Muziq, le site qui aime les mêmes musiques que vous
Muziq Meeting

Primal Scream à Memphis : soul, drogues et rock’n’roll

SPECIAL PRICE. British rock group Primal Scream pictured in the 1990s. Left to Right Andrew Innnes, Martin Duffy, Denise Johnson, Bobby Gillespie and Robert Throb Young (1964 9 September 2014.

En 1993, Primal Scream s’envole à Memphis pour enregistrer Give Out But Don’t Give Up. Contre toute attente, leur Sticky Fingers rêvé se transformera en Screamadelica Pt 2. Récit par Bobby Gillespie d’une période chaotique et d’un album retrouvé, The Original Memphis Recordings.

De Londres à Memphis
Bobby Gillespie : En septembre 1992, nous venions de terminer la tournée Screamadelica qui avait duré presque un an. Entre-temps, Alan McGee, le patron de Creation Records, avait vendu son label à Sony. À peine rentrés à Londres, on nous a demandé de retourner immédiatement en studio pour enregistrer un nouvel album. Le problème, c’est qu’on n’avait que deux chansons, « Big Jet Plane », « Everybody Needs Somebody » et le refrain de « Rocks ». Rien d’autre ne sortait. À vrai dire, on passait plus notre temps à se défoncer qu’à écrire de nouveaux titres… Un jour, un exécutif de Sony à suggéré que nous devions aller enregistrer à Memphis avec Tom Dowd. Nous y étions déjà allés en 1991 pour enregistrer le EP Dixie Narco, produit par Andy Weatherhall. On était allés aux Ardent Studio et c’était une sorte de pèlerinage car Big Star y avait enregistré Sisters Lovers et James Carr « The Dark End of the Street », et c’est aussi de là que venaient tous les disques Goldwax. Aucun groupe étranger n’allait enregistrer à Memphis à ce moment-là. Tout le monde avait oublié tous ces grands disques et qui était Tom Dowd. La presse anglaise s’est même foutue de nous en apprenant qu’on allait enregistrer à Memphis. « Qu’est-ce que va faire Primal Scream là-bas avec ces vieux has-beens ? ». Fuckin’ idiots…

Tom Dowd
Tom Dowd était un homme qui commandait le respect et que tu écoutais lorsqu’il te parlait. Un homme très intelligent, très moral et aussi très paternel. Il avait travaillé avec toutes ces légendes, Aretha, Ray Charles ou John Coltrane, mais ça ne l’empêchait pas de te soutenir à fond et de t’encourager dans ta démarche. En studio, il prenait beaucoup de notes sur chaque chanson. Il notait sur un petit carnet les tonalités, les grilles d’accord, les meilleures prises et il voulait lire les textes avant chaque séance, ce qui est très rare chez un producteur. Son approche et son analyse étaient scientifiques, ce qui résultait sans doute de son expérience passée —Tom Dowd était diplômé de physique nucléaire et aurait travaillé sur l’élaboration de la bombe atomique , ndr. Par-dessus tout, Tom Dowd privilégiait le feeling en ne cherchant pas à nettoyer systématiquement chaque titre. Il était là pour capturer le moment.

Bobby & Tom (C) Steve Roberts

Jeffrey Powell, Bobby Gillespie et Tom Dowd

Ardent Studios
On est partis faire quelques dates au Japon, puis en mars-avril 1993, Tom Dowd, Roger Hawkins et David Hood sont venus répéter à Londres, histoire de faire connaissance. Ensuite, nous sommes partis à Memphis en juin-juillet pour enregistrer ces chansons aux studios Ardent. À quoi ressemblait le studio ? Ardent était un endroit très professionnel et assez conservateur, pas l’endroit où les ingés-son se défonçaient aux quaaludes et où les musiciens balançaient leurs bouteilles de whisky sur les vitres de la cabine. J’y suis retourné l’an dernier avec la BBC qui a produit un documentaire sur l’histoire de cet album. C’était plutôt étrange : le studio m’a semblé beaucoup plus petit que dans mon souvenir.

The Swampers
Sur The Original Memphis Recordings, il y a le bassiste David Hood, le batteur Roger Hawkins et les Memphis Horns d’Andrew Love et Wayne Jackson, tous les géants de Muscle Shoals. Bien sûr, nous étions très impressionnés de jouer avec les Swampers. Heureusement, nous étions devenus rapidement amis depuis leur visite à Londres. Un soir, nous sommes allés dîner chez Wayne Jackson et sa femme. Il a passé la soirée à nous raconter un tas d’histoires incroyables sur les séances de Muscle Shoals. Wayne était très expansif, un sacré déconneur, alors que dans dans mon souvenir, Andrew Love était plus discret.

Bobby & Andrew - Ardent (C) Stuart Luck

Andrew Innes et Bobby Gillespie aux Ardent Studios (2018)

Remixes
25 ans après, on ne sait toujours pas vraiment ce qu’il s’est passé. Peut-être que nous avions trouvé les mixes de Tom Dowd trop cleans… L’idée était de faire un album rock, et pas dance comme Screamadelica, avec quinze titres, neuf morceaux rock et six ballades. On espérait sans doute quelque chose de plus sale, de plus déglingué, mais Tom Dowd ne faisait pas dans le sale et le déglingué, son son était plus sophistiqué. Dès qu’on a entendu le premier mix, on a immédiatement commencé par tout remixer en montant les guitares, en supprimant des chœurs et d’autres éléments. De retour à Londres, Alan McGee a suggéré qu’on prenne George Drakoulias, le producteur de Tom Petty, pour remixer quelques titres, dont « Rocks » et « Jailbird », qui sont devenus des hits. On a aussi ré-enregistré complètement quelques chansons, comme « Call On Me » par exemple. La démo de « Everybody Needs Somebody » est restée sur l’album et d’autres morceaux sont venus s’ajouter. « Funky Jam », qui était prévue pour une face-B, s’est ainsi retrouvée dans l’album. « Give Out But Don’t Give Up » n’était même pas une chanson, c’était un groove funky que George Clinton a remixé en ajoutant des paroles. Du coup, ce disque est devenu complètement autre chose, presque un album de remixes, et pendant ce temps-là, on a oublié les séances de Muscle Shoals.

L’album retrouvé
Pendant 25 ans, je n’y ai plus du tout pensé jusqu’au jour où Andrew Innes —guitariste de Primal Scream, ndr.— m’a envoyé un e-mail intitulé « Regarde ce que j’ai retrouvé. » C’était il y a deux ans, et il y avait un MP3 attaché à son message. Je l’ai écouté et je lui ai demandé : « What the fuck is that ? » et Andrew m’a répondu : « Je crois que ce sont les séances de Muscle Shoals avec Tom Dowd. » En nettoyant son grenier, Andrew avait retrouvé cette cassette dans un carton. Il l’a aussitôt numérisée, on l’a remixée avec Jeffrey Reed, l’ingénieur du son de Tom Dowd, qui est décédé entre-temps, et je suis très fier de pouvoir faire écouter le résultat en 2018.

Avec du recul, je pense qu’on aurait dû sortir ce disque en 1994 et partir en tournée juste après avec les gars de Muscle Shoals. On aurait aussi dû nous reposer près la sortie de Screamadelica, prendre un an de repos, puis nous mettre à écrire de nouvelles chansons… Je crois que nous nous sommes perdus en chemin. Le manque de communication a aussi beaucoup joué. Il fallait qu’il y ait un adulte dans la pièce. Alan McGee est venu passer trois jours à Memphis mais il était tout le temps scotché au mur car il prenait trop de coke. Ça le rendait complètement parano et il ne savait même pas qui était Tom Dowd. Après les séances, il m’a dit : « Ce type est trop vieux, il est sourd et il ne sait pas mixer. » Il aurait voulu qu’on fasse du Nirvana…

Entre la sortie de Screamadelica et celle de Give Out But Don’t Give Up, plusieurs membres du groupe sont tombés dans les drogues dures. C’était une époque de chaos. On était tous complètement dingues. C’était il y a 25 ans, nous étions des gamins. Nous étions tous addicts et il y avait beaucoup de pression et d’argent en jeu après le succès de Screamedelica. Aujourd’hui, un groupe sort un album, puis tourne pendant deux ans en allant deux fois aux États-Unis. Il y a une stratégie derrière tout ça. Or, il n’y avait pas de stratégie chez Creation Records. Alan McGee, notre manager, était juste un junkie et un alcoolique.

Full Team Ardent (C) Steve Roberts

L’équipe de The Original Memphis Recordings aux Ardent Studios

Give Out But Don’t Give Up VS The Original Memphis Recordings
Je préfère cette nouvelle version de Give Out But Don’t Give Up, même si je pense qu’Alan McGee a eu raison de faire remixer « Rocks » pour en faire un hit. Ces séances à Memphis représentent pourtant un grand souvenir. Dans le livret de cette réédition, on trouve une photo sur laquelle nous posons tous derrière la console du studio Ardent avec Tom Dowd et tous les musiciens. On dirait une équipe de foot qui vient de gagner la coupe du monde et qui hurle : « Hey les mecs, on l’a fait ! ».

Primal Scream The Original Memphis Recordings (Sony Legacy). Disponible le 12 octobre en éditions 2-CD et 2-CDs+2 vinyles.

Tracklisting

CD1: Tom Dowd Album Mix

  1. Jailbird
  2. Rocks
  3. Call on Me
  4. Everybody Needs Somebody
  5. Sad and Blue
  6. Big Jet Plane
  7. FreeGOBDGU - TOMR artwork
  8. Jesus
  9. (I’m Gonna) Cry Myself Blind

CD2: Tom Dowd Album Mix

  1. Billy / To Love Somebody
  2. Memphis Groove (Improvised Song Jam)
  3. Sad And Blue (Early Rehearsal Jam)
  4. Blue Moon Of Kentucky / Trying To Get To You
  5. Big Jet Plane  (Early Rehearsal Jam / Tom Dowd Instructions)
  6. Free  (Bobby Vocal / Full Band Rehearsal Jam)
  7. Everybody Needs Somebody (Alternative Recording)
  8. Country Guitar
  9. Jailbird Guitar
  10. Jesus (Monitor Mix)
  11. Funky Jam (Original Recording)
  12. Free (Early Rehearsal Sitar /Piano / Bobby Vocal)
  13. Call On Me (Monitor Mix)
  14. Cry Myself Blind (Monitor Mix)
  15. All I Have To Do Is Dream