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Hommage

Maria Schneider : « David Bowie était si ouvert à l’expérimentation… »

Fin 2014, nous avions interrogé pour Jazz Magazine la compositrice et arrangeuse Maria Schneider à propos de sa collaboration avec David Bowie. Réédition.

BOWIE SCHNEIDER Maria XDRCe n’est un scoop pour personne : depuis sa prime jeunesse, David Bowie est un authentique jazzfan. Saxophoniste à ses heures, il n’a jamais caché son admiration pour Eric Dolphy, et a notamment collaboré en 1993 avec son quasi homonyme Lester Bowie. Il a aussi interprété de ci de là quelques standards, que sa fascinante voix de crooner arty habite de manière singulière. Mais jamais il n’avait approché aussi près l’astre brûlant du jazz que dans Sue (Or In A Season Of Crime), une chanson inédite qui figurera dans sa prochaine compilation, “Nothing Has Changed”. Plus de sept minutes durant, sa voix plane au dessus de magnifiques arrangements orchestraux subtilement dissonants, portés par une section rythmique tout en pulsions drum & bass organiques. Produite par Tony Visconti, Sue (Or In A Season Of Crime) est le fruit d’une collaboration avec Maria Schneider, leader de big band hautement respectée s’il en est. « Il y a quelques années, David Bowie était venu écouter mon orchestre au Jazz Standard [un club new-yorkais situé dans l’East Village, NDR] durant notre Thanksgiving Week annuelle, précise-t-elle. Mais je ne l’avais pas rencontré. Puis, en mai dernier, il m’a contacté pour évoquer la possibilité que l’on travaille ensemble. Nous avions un gig prévu au Birdland. Il est revenu nous écouter avec son producteur Tony Visconti, et c’est là que j’ai fait sa connaissance. Le lendemain, on s’est revus pour parler longuement de ce que l’on pourrait faire. »

Une écoute suffit pour se rendre compte que Sue (Or In A Season Of Crime) n’est pas une babiole pop destinée au Top 100. Ces vingt-cinq dernières années, Sting a enregistré avec Gil Evans un superbe Up From The Skies ; Joni Mitchell publié plusieurs disques arrangés par Vince Mendoza ; mais la collaboration entre David Bowie et Maria Schneider a vraiment quelque chose d’inouï : « Il connaissait bien ma musique, ajoute-t-elle, je sais qu’il avait plusieurs de mes cd. Donc il savait à quoi s’attendre. Je pense qu’il a surtout été attiré par les aspects les plus intenses et sombres de mon répertoire, des morceaux comme Dance You Monster ou Wyrgly. » Bowie est arrivé avec une petite démo qui concentrait ses premières idées : une mélodie, des directions rythmiques, un motif de basse, les harmonies initiales, « mais pas de mots, pas de chant, une sorte de squelette musical. Il tenait à ce que j’apporte vraiment quelque chose. Je ne suis pas une arrangeuse au sens classique du terme, mais avec ce que j’ai entendu, j’ai pensé que je pourrais effectivement ajouter mes idées harmoniques, formelles. Il était si ouvert à l’expérimentation que ça m’a poussée à m’ouvrir aussi. »

Avant d’enregistrer Sue (Or In A Season Of Crime), dont la musique est coécrite par Maria Schneider, des répétitions ont eu lieu sous la supervision de Tony Visconti avec Ryan Keherle (trombone), Donny McCaslin (saxophone ténor), Ben Monder (guitare), Jay Anderson (contrebasse) et Mark Guiliana (batterie). « Nous avons fait ça plusieurs fois, et cela nous a aidés à affiner nos idées, tester diverses formules. Personnellement, je me suis sentie plus en sécurité avant d’entrer en studio. Je crois que ces sessions ont également inspiré David pour écrire les paroles. » Paroles qui méritent d’ailleurs d’être attentivement écoutées, tant leur charge émotionnelle est forte… Mieux, tellement mieux qu’un simple lifting “jazz” d’anciennes chansons, Sue (Or In A Season Of Crime) est en tous sens une chanson originale. A l’évidence, c’est le défi de la création commune qui a surtout enthousiasmé la chef d’orchestre : « Oui, nous avons vraiment fait quelque chose ensemble. Quelque chose d’unique qui reflète cependant nos deux personnalités. Les voix conjuguées de Ben [Monder], Jay [Anderson], Frank [Kimbrough] et Mark [Guiliana] ont profondément contribué au succès et à la force du morceau. Pour moi, ils incarnent le côté “jazz”. Et je sais que David a été ébloui par eux. »

 CD “Nothing Has Changed” (Parlophone)