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Steve Khan, l’aventure Eyewitness

Après trois albums enregistrés avec la crème de la crème des musiciens jazz-rock new-yorkais entre 1977 et 1979, le guitariste Steve Khan inaugurait la décennie suivante en formant un groupe avec Anthony Jackson, Steve Jordan et Manolo Badrena. “Eyewitness”, “Modern Times” et “Arrows”, leur trilogie culte, vient enfin d’être rééditée par BGO Records.

Pour “Tightrope” (1977), “The Blue Man” (1978) et “Arrows” (1979), Steve Khan (fils du grand parolier et compositeur Sammy Cahn) avait réuni autour de lui un aréopage de session men de renom qu’on retrouvait en grande partie sur les disques des Brecker Brothers parus à la même époque : Randy et Michael Brecker donc, mais aussi David Sanborn, Jeff Mironov, Don Grolnick, Will Lee, Steve Gadd et Ralph McDonald, autant de noms qui imposent le respect et reflètent une époque aujourd’hui révolue : celle de l’âge d’or de ces “héros de studio” que célébrait il y a quelques années ma rubrique dans feu le bimestriel Muziq (qui existe toujours sous forme de bookzine, rassurez-vous).

Mais à la fin des glorieuses seventies, le jazz-rock n’est déjà plus en odeur de synthés, pardon, de sainteté chez Columbia, qui rend son contrat à Steve Khan. Pour autant, notre déterminé guitariste ne rend pas son tablier et figure toujours parmi les musiciens first call des studios de la Grosse Pomme. C’est d’ailleurs pendant les séances d’enregistrement du l’ultime chef-d’œuvre d’orfèvrerie sonore de Steely Dan, “Gaucho” (1980), qu’il croise le bassiste Anthony Jackson. Ce même Anthony Jackson que John Scofield avait choisi d’associer pour son album “Who’s Who ?” (1979) avec le jeune batteur Steve Jordan, 22 ans à l’époque, et alors surnommé “Baby Steve Gadd”. KHAN PochetteJackson et Jordan forment une section rythmique plus que prometteuse : pour s’en convaincre, les plus curieux (ré)écouterons Looks Like Meringue, Cassidae, Spoons et le fantastique morceau-titre de l’opus scofieldien cité plus haut.
Steve Khan décide de la recruter afin d’enregistrer son premier disque pour Antilles Records, son nouveau label.
Puis le grand percussionniste portoricain Manolo Badrena, connu pour sa participation à “Heavy Weather” de Weather Report, entre dans la danse à son tour. Khan et lui se sont rencontrés lors des séances de “Wanderlust” du vibraphoniste Mike Mainieri, l’âme du groupe Steps Ahead (avec lequel Steve Khan finira par collaborer quelques années plus tard, mais c’est une autre histoire).

Steve Khan, Anthony Jackson, Steve Jordan, Manolo Badrena : ces quatre garçons dans le vent vont enregistrer deux albums studio – “Eyewitness” en 1981 et “Casa Loco” en 1983 – et un live – “Modern Times” en 1982 – qui, sans connaître un succès commercial foudroyant, vont rapidement devenir cultes. Pourquoi ? Parce que leur jazz électrique à la fois atmosphérique et solidement ancré dans le groove ne ressemble à rien de ce que l’on n’avait connu auparavant. Sans le soutien harmonique d’un claviériste, Steve Khan tisse des arabesques de guitare aux reflets moirés, et s’éloigne avec certain raffinement bluesy des codes de la guitare en fusion de la décennie précédente.

Steve Khan et feu son grand ami Jean-Michel Folon

Steve Khan et feu son grand ami Jean-Michel Folon

Anthony Jackson, dont les fins connoisseurs goûtent depuis des lustres les fabuleuses lignes de basse dans les innombrables disques auxquels il a participé (au hasard, écoutez l’intro légendaire de For The Love Of Money des O’Jay et I Know You, I Live You de Chaka Khan), est ahurissant de musicalité et de créativité. Des lignes de basse disions-nous ? Plutôt des symphonies graves imaginées par James Jamerson post-moderne.
Steve Jordan invente avec un naturel confondant des grooves inouïs, terriens et puissants, et grave un solo incroyable dans le morceau-titre de “Casa Loco”.
Quant à Manolo Badrena, il saupoudre sa poudre de perlinpinpin percussive sur la musique avec sa folie inégalable – et inégalée.

Saluons, enfin, le remarquable travail éditorial de BGO Records : remastering parfait supervisé par Steve Khan, liner notes truffées d’anecdotes, photos rares. Sans oublier le bonheur d’enfin (re)trouver en cd le rarissime live “Modern Times”, dont le cd made in Japan était quasiment introuvable depuis des lustres.

CD “Eyewitness Modern Times Caca Loco” (2 CD BGO Records / Import Angleterre)