Muziq, le site qui aime les mêmes musiques que vous
Classiq Rock

Phil Collins : “J’essayais seulement d’apprendre à me servir de mon home-studio.”

Pour fêter la ressortie de “Face Value” et de “Both Sides” en double cd, Phil Collins a bien voulu répondre aux questions de l’envoyé spécial de muziq.fr.

COLLINS Phil Pochette Both SidesOn ne s’en rend pas forcément compte instantanément. Mais passées quelques secondes, on réalise que ce n’est plus le visage du Phil Collins trentenaire au regard sombre qui s’étale sur la pochette de “Face Value” (1981), mais celui du désormais sexagénaire – un rien malicieux – qui s’est enfin décidé à rééditer tous ses albums, à commencer par le tout premier qui, contrairement à lui, n’a pas pris une ride. Même le verso de la pochette est recréé ! Outre “Face Value”, classic album s’il en est, cette première livraison de rééditions comprend aussi “Both Sides”, paru en 1993, un opus très personnel, mais moins populaire que “Face Value”.

COLLINS Phil Pochette Face ValuePorté par l’une des chansons les plus novatrices des années 1980, In The Air Tonight (sa boîte à rythmes obsédante, son break de batterie légendaire, ses fascinants synthés bleu-nuit, la tristesse, voire la rage contenue dans la voix de Collins…), “Face Value” était, faut-il le rappeler, la première escapade solo de celui qui était encore le batteur-chanteur de Genesis. D’emblée, notre homme s’y affirmait comme une pop star en puissance, capable de composer des chansons mélodiques à souhait (This Must Be Love, I’m Not Moving) et des ballades volontiers mélancoliques (You Know What I Mean, If Leaving Me Is Easy), voire troublantes (magnifique The Roof Is Leaking). Il chassait aussi en terres funky (Behind The Lines, I Missed Again, Thunder And Lightning, auréolés, s’il-vous-plaît, par la section de cuivres d’Earth Wind & Fire) et même fusion (Droned, qui n’aurait pas dépareillé sur un disque de Brand X). Sans oublier de payer son tribut aux Beatles via une reprise plutôt réussie du fabuleux Tomorrow Never Knows. Superbement remasterisé, augmenté d’un cd de démos et d’inédits live, “Face Value”, trente-cinq ans après sa parution, est un album toujours aussi essentiel et attachant.

Phil Collins : Parfois, ma fille me demande : « As-tu lu cet article sur ce groupe dans Rolling Stone qui te cite comme une influence ? » ou bien : « Tu as vu, ils parlent de toi dans tel journal ou tel magazine ». Ces nouveaux groupes ont grandi en écoutant ma musique au travers de leurs parents, et je sais aussi que de nombreux auditeurs découvrent ou redécouvrent ma musique en permanence… Un jour, la maison de disques est venue me voir et m’a proposé de rééditer tous mes albums solos. Je leur ai répondu que j’étais d’accord, mais que je n’avais pas juste envie de les repackager et de les remasteriser. Je ne suis pas très fan de ce genre de produits car j’ai l’impression qu’on triche avec le public en leur faisant croire qu’on lui propose quelque chose de nouveau, mais qui ne l’est pas en réalité. Souvent, quand un groupe ou un artiste propose ses titres inédits ou ses démos, cela signifie tout simplement que ces titres ne méritaient pas de figurer sur les albums ! J’ai donc eu envie de faire autre chose, et lorsqu’on m’a proposé d’ajouter un deuxième CD de démos en complément des albums, j’ai expliqué que mes démos étaient déjà sorties en faces B, et j’ai suggéré d’inclure d’autres démos que personne n’avait jamais entendues auparavant, et aussi des versions live plus agressives et souvent très différentes de celles connues du public. Ces titres que j’ai composés seul prennent souvent une forme surprenante quand je les propose à un groupe. Au final, chaque album studio sera accompagné d’un deuxième CD qui comprendra des versions live et des démos correspondant à chaque disque. Par exemple, dans “Face Value”, on trouve des maquettes qui figuraient sur une vieille cassette, dont une version démo de The Roof Is Leaking où je joue seul avec Eric Clapton. C’était la toute première version de cette chanson, et je voulais que ce titre sonne de cette manière. Personne ne l’a jamais entendue. Il y a aussi une version de …And So To F, un titre que j’ai écrit pour Brand X qu’on a rejoué sur scène avec mon groupe vers 1992-93, sans oublier les démos d’Against All Odds et de Please Don’t Ask, que Genesis a enregistré pour Duke. Personne ne les a jamais entendues non plus. Au-delà de ces titres bonus, j’ai aussi eu l’idée de “rééditer” les pochettes de mes albums. Les nouvelles pochettes ressemblent aux anciennes, mais si vous regardez de plus près, vous pourrez constater que quelque chose a changé, car nous avons recréé les clichés de toutes les pochettes d’origine lors de nouvelles séances photo à New York, en juillet 2015.

Dans quelles circonstances avez-vous enregistré “Face Value”, votre premier album solo paru en février 1981 ?
Phil Collins : Je venais de terminer la tournée …And Then They Were Three… avec Genesis, une énorme tournée où nous nous étions produit aux Etats-Unis, au Japon et en Europe. Mon mariage a pris fin au retour de cette tournée et comme les autres membres de Genesis étaient occupés par leurs projets solos respectifs, je me suis mis à écrire des chansons tout seul dans mon coin. J’ai fait ça pendant un an car je n’avais rien d’autre à faire et ces chansons se sont retrouvées sur “Face Value”. Lorsque vous écoutez “Face Value”, vous entendez mes démos enregistrées chez moi avec quelques overdubs par-dessus. Ce disque était très important pour moi car je n’avais pas l’intention d’en faire un album au départ et au fond, je n’avais même pas envie de sortir un album solo. J’avais écrit ces chansons car je n’avais vraiment pas grand-chose à faire d’autre à ce moment-là : j’allais au pub, je retrouvais quelques amis le soir puis je rentrais chez moi pour écrire. Plus tard, j’ai amené ces démos en studio avec Hugh Padgham pour y ajouter des parties de guitare, des cuivres et d’autres éléments. “Face Value” est un disque important pour moi car il m’a indiqué le processus d’enregistrement de mes albums suivants. Par la suite, j’ai toujours commencé par enregistrer, et parfois chanter seul sur ces maquettes domestiques avant de les compléter en studio avec d’autres musiciens. “Face Value” est le prototype du reste de ma carrière.

Le son de batterie de “Face Value” était révolutionnaire au début des années 1980. Comment avez-vous eu l’idée de mélanger la batterie acoustique avec des éléments électroniques ?
Phil Collins : Au moment où j’écrivais les chansons de “Face Value”, je travaillais également avec Peter Gabriel, qui enregistrait son troisième album solo. J’étais son batteur lors de ces séances, et l’un des titres sur lesquels nous avons travaillé ensemble était Intruder. On a découvert ce son de batterie par hasard avec Steve Lillywhite et Hugh Padgham. Nous étions en train d’enregistrer Intruder lorsque le micro qui servait à communiquer entre la cabine des ingénieurs du son et les musiciens était resté branché. Le résultat était impressionnant, et Peter a réarrangé Intruder pour y intégrer ma partie de batterie. Quelques semaines plus tard, j’ai enregistré les batteries de “Face Value” avec Hugh Padgham, qui était aussi mon ingénieur du son, et il s’est servi de cette même technique en y ajoutant l’effet de gated reverb, qui supprime toutes les réverbérations. Vous connaissez la suite de l’histoire…

Estimez-vous que le break de batterie d’In the Air Tonight a défini le son de batterie des années 1980 ?
Phil Collins : Oui, je le pense. Il a dû être été samplé mille fois depuis, c’est bien la preuve ! [Rires.] Je crois que personne n’avait entendu jusqu’ici une batterie à un volume aussi fort. C’était mon album, ma batterie et ça m’a fait très plaisir. A l’époque, ce break de batterie a également révolutionné la manière d’enregistrer une batterie en studio, et j’en suis aussi très fier.

Ce break de batterie a aussi révolutionné la télévision des années 1980 lorsqu’In The Air Tonight a été inclus dans le pilote de la série Miami Vice quelques années plus tard…
Phil Collins : À l’époque, MTV avait été la première chaîne à avoir eu l’idée de mélanger la musique pop avec des images, et la série Miami Vice s’est beaucoup inspirée de cette esthétique. Les producteurs de la série avaient eu l’idée d’intégrer In The Air Tonight dans leur pilote et cette chanson est associée à la série depuis près de trente ans. Vous savez, j’habite aujourd’hui à Miami et lorsque je me promène dans la rue, je ne reconnais plus le Miami de Miami Vice

Vous avez également joué dans Miami Vice. On vous aperçoit dans l’épisode Phill The Shill, où vous interprétez un ancien taulard.
Phil Collins : Oui, j’avais tourné pendant une semaine à Miami cet épisode dans lequel je jouais un personnage inspiré de ma propre personnalité. J’avais accepté de jouer ce rôle car je pensais qu’il s’agissait seulement d’un personnage secondaire, mais quand on m’a envoyé le script, j’ai été pris par surprise ! Ce rôle m’a donné l’occasion de tourner dans d’autres films par la suite. J’avais pris des cours d’art dramatique au collège, mais j’ai rapidement laissé tomber pour aller jouer de la batterie dans Genesis. Je crois que j’ai fait le bon choix !

“Face Value” est très influencé par le funk et the rhythm’n’blues avec des titres comme I Missed Again, Hand In Hand ou Behind The Lines auxquels les Phenix Horns d’Earth Wind & Fire ont participé. D’où vient cette influence ?
Phil Collins : Si vous écoutez les albums solos des membres de Genesis parus à l’époque de “Face Value”, ceux de Tony Banks, de Mike Rutherford et le mien, vous pouvez entendre le genre de musique que nous écoutions lorsque nous avions du temps libre. Mes influences étaient celles du rhythm’n’blues, du jazz, de la pop et c’est ce qu’on entend dans “Face Value”. J’adorais Otis Redding et tous les grands artistes d’Atlantic Records, et j’étais aussi un grand fan d’Earth Wind & Fire. C’est pour cette raison que j’ai engagé les Phenix Horns. Un titre comme I Missed Again aurait sonné très différemment sans leurs cuivres…

Le casting de “Face Value” est impressionnant : Eric Clapton, Alphonso Johnson à la basse [ex-bassiste de Weather Report, NDR], Shankar au violon [ex-violoniste de Shakti, NDR], Arif Mardin aux arrangements…
Phil Collins : J’ignorais tout de la recette d’un album solo au moment où j’ai préparé “Face Value”. En réalité, j’essayais seulement d’apprendre à me servir correctement de mon home-studio. J’improvisais des chansons au piano et elles sont venues toutes seules. Après avoir terminé ces chansons, j’ai pris ma voiture et j’ai quitté ma campagne pour aller retrouver à Londres Ahmet Ertegun, qui était alors président d’Atlantic Records, pour lui faire écouter “Duke” de Genesis qui n’était pas encore sorti. J’avais aussi emporté une cassette de mes chansons enregistrées à la maison car Ahmet était un ami et il voulait les écouter. Il a été soufflé par ces démos, il m’a tout de suite dit que je devais en faire un album et il m’a demandé de préparer une liste de musiciens susceptibles de participer à l’enregistrement. Le rêve… J’ai donc inscrit Alphonso Johnson, Arif Mardin, Stephen Bishop, David Crosby, Eric Clapton et les Phenix Horns sur cette liste. Eric était un ami. Nous étions voisins à la campagne, c’était facile. Je n’avais jamais rencontré Alphonso Johnson, mais il avait joué avec Chester Thompson et Weather Report et il se trouve qu’il était très fan de Genesis, ce qui a beaucoup facilité les choses. Arif Mardin était producteur pour Atlantic et Ahmet n’a eu qu’à lui poser la question. Petit à petit, j’ai réussi à avoir mes artistes favoris sur mon propre disque et c’était tout simplement incroyable. Merci Ahmet…

Le dernier titre de “Face Value” est Tomorrow Never Knows, une reprise des Beatles. Pourquoi avoir choisi de reprendre ce morceau ?
Phil Collins : Parce que j’ai été, je suis et je resterai toujours un fan des Beatles. J’aime beaucoup réinterpréter les chansons des autres pour plusieurs raisons : parfois, simplement parce que j’aime cette chanson, comme c’est le cas pour You Can’t Hurry Love des Supremes, ou bien parce que cette chanson doit figurer dans un film, comme par exemple A Groovy Kind Of Love des Mindbenders. Tomorrow Never Knows est une chanson extraordinaire qui fait partie de “Revolver”, un album d’exception. Je me suis toujours dit qu’on pouvait faire autre chose avec cette chanson car c’est un titre très mélodique. La version des Beatles est très psychédélique, elle est vraiment à part dans leur catalogue, mais j’ai décidé de la réarranger en soulignant la mélodie du chant de John Lennon. C’est à la fois un hommage et le résultat d’une envie d’en faire quelque chose d’autre.

“Both Sides” fait également partie de cette première vague de rééditions. Pourquoi l’avoir inclus dans ce lancement ?
Phil Collins : Nous avons décidé de ne pas respecter la chronologie des albums dans ce programme de rééditions et “Both Sides” est un disque qui méritait d’être redécouvert. C’est mon album préféré et je crois que le public est passé à côté lors de sa sortie. Il est sorti juste après “But Seriously” qui avait remporté un grand succès et lui a certainement fait un peu d’ombre. C’est dommage, mais je pense sincèrement qu’il comporte certaines de mes meilleures chansons. J’en suis aussi très fier car je l’ai enregistré seul, chez moi, ce sont mes démos qu’on entend sur cet album et sur lesquelles j’ai juste ajouté de la batterie. Il n’y a pas de cuivres non plus, ce qui était nouveau pour moi à l’époque, et je joue de tous les instruments, y compris la basse et la guitare car Eric Clapton n’était pas disponible à l’époque. Both Sides est un album très spécial pour moi.

Quelque part, “Both Sides” ressemble un peu à “Face Value”, dans la mesure où vous l’avez enregistré seul et qu’il comporte des chansons très personnelles.
Phil Collins :
C’est vrai. Beaucoup d’amis sont venus jouer sur “Face Value” et c’était comme si je m’étais retrouvé dans un magasin de jouets. C’était mon premier album solo et j’avais envie de voir ce que les autres pouvaient lui apporter. Les choses étaient très différentes dans le cas de “Both Sides”. Je venais de traverser un deuxième divorce et ces chansons étaient très personnelles, c’est vrai. De plus, il comporte beaucoup d’improvisations captées sur le vif car j’enregistrais en même temps que je composais et c’était très stimulant.

Que pouvons-nous attendre des prochaines rééditions ? D’autres surprises ?
Phil Collins : Oui, c’est l’idée ! [Rires.] “Hello, I Must Be Going” et “Dance Into The Light” seront les prochaines rééditions (prévues pour le 26 février- ndr). On retrouvera à nouveau des versions live, des demos et des prises différentes des chansons figurant sur ces albums. Une fois encore, l’idée est de ne pas proposer les titres ou les versions qui ne méritaient pas de figurer sur l’album, mais de proposer celles qui méritaient vraiment d’en faire partie.

Au-delà de ces rééditions, avez-vous l’intention de publier de nouveaux titres dans un avenir proche ?
Phil Collins : Oui. Je dois terminer deux ou trois choses sur lesquelles je travaille. Un album de singles est prévu cette année dans le cadre de ces rééditions. Attention, il ne s’agit pas d’un album de hits, mais d’un album de singles, et cet album comportera une nouvelle chanson inédite sur laquelle je travaille actuellement. Pour le reste, je prends les choses comme elles viennent, et qui sait ce qui peut se passer au cours des prochains mois…

Au micro : Christophe Geudin.

CD “Face Value” et “Both Sides” (Atlantic / Warner Music). Sortie le 29 janvier.