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Trent Reznor « Quelque chose d’un peu cassé »

It was 10 years ago today : En avril 2005, Trent Reznor, le leader maximo de Nine Inch Nails, revient aux affaires avec With Teeth, intense album étrangement sous-estimé dans la discographie ténébreuse de NIN. Discussion franche (et un peu geek) 100% muziquale avec un fanatique du processus d’enregistrement. « Je suis content que quelqu’un vienne me parler d’autre chose que de ma putain de vie », glisse Trent Reznor à Muziq avant  de s’approcher du micro.

NIN With Teeth

Muziq : With Teeth, le nouvel album de Nine Inch Nails, est l’enregistrement le plus dépouillé de votre carrière. Pourquoi ?
Trent Reznor : je voulais adopter l’attitude suivante sur ce disque : seulement utiliser le strict nécessaire au lieu de superposer des couches comme je l’avais fait sur The Fragile. Voilà ce qui s’est passé : j’ai quitté mon studio de la Nouvelle-Orléans pour m’installer à Los Angeles. Une fois sur place, j’ai installé un piano, une boîte à rythmes un ordinateur et quelques micros décents. Je me suis ensuite imposé une deadline : tous les 10 jours, je devais finir deux démos. J’ai démarré en janvier 2004 et très vite, les chansons se sont mises à affluer. Je n’ai pas passé beaucoup de temps sur les sons. J’avançais tant que les mélodies et les structures basiques se présentaient. En mai, je me suis retrouvé avec 25 chansons. Je suis retourné à la Nouvelle-Orléans et j’ai réenregistré le tout, mais je me suis rapidement rendu compte qu’une grande portion de ces démos sonnaient mieux que les versions retravaillées.

Remettez-vous en question le processus d’enregistrement de vos précédents albums ?
Pour Pretty Hate Machine, mon premier album, j’avais empilé des centaines de démos. J’étais surpréparé au moment d’entrer en studio, et les chansons qui se sont retrouvées sur l’album étaient en fait les vingtièmes versions de mes démos. J’ai construit mon propre studio pour enregistrer The Downward Spiral. Je ne m’en étais pas rendu compte à l’époque, mais la conception des démos est devenu l’enregistrement lui-même. L’écriture, les arrangements, la production et le sound design sont devenus une seule et même chose. La plupart des chansons de The Downward Spiral commençaient sur une boucle d’extrait de film, sur lequel venait se greffer une autre boucle mélodique. J’ajoutais ensuite la basse puis j’écrivais un refrain et voilà ! Sur The Fragile, j’ai poussé les choses à l’extrême, avec des improvisations qui se transformaient en chansons. J’ai écrit With Teeth d’une manière totalement différente : cette fois, je voulais voir ce qu’il se passait en écrivant d’abord des textes. Par nature, je me sens plus confiant en bidouillant des sons qu’en écrivant des paroles.

L’autre nouveauté de With Teeth, c’est ce son live, pratiquement sans overdubs.
reznor_7898Je voulais que With Teeth sonne comme si un groupe jouait, même si je joue de tous les instruments moi-même. Je ne sais pas comment font les autres groupes, mais j’imagine que si ils démarrent une chanson à partir d’un beat de batterie qu’ils vont ensuite compléter par des guitares, une basse et des claviers, ils seront toujours tentés de revenir en arrière pour améliorer ces parties. Je ne fonctionne pas comme ça, car tout est basé sur un son de départ, quelque soit l’instrument. Vu sous cet angle, With Teeth est avant tout une performance. Il y a très peu de boucles et les batteries sont live. Je n’ai pas recopié les lignes de basse dans Pro Tools, je joue les parties tout au long du morceau. Les guitares sont en fait simulées par des synthés modulaires, car l’autre découverte de With Teeth, c’est le monde des synthétiseurs analogiques modulaires. Jusqu’ici, j’étais passé à côté. Non seulement ils sonnent bien, mais ils sont capables de créer des sons uniques : quand je branche dix choses en même temps dans cet espèce de Frankenstein que j’ai construit, il est impossible de savoir ce qui en sortira.

Vous écrivez, jouez, enregistrez et produisez seul. Etes-vous parfois confronté à des problèmes de self-editing ?
Je n’ai pas de groupe autour de moi pour me dicter le son. Mais si je m’impose des règles de conduite dès le départ, je peux trouver le bon chemin. J’ai toujours le problème de définir le son lors d’un projet d’enregistrement d’album. With Teeth s’imposait comme un disque de basses saturées, de batteries live et de riffs de guitares recrées avec des synthés modulaires. Avant d’écrire ce disque, j’ai pas mal tourné autour de certaines idées musicales. J’ai eu aussi peur à un moment de sortir des chansons trop accessibles, comme peuvent l’être « The Hand That Feeds », « All The Love in The World » ou « Right Where It Belongs ». Ce ne sont pas les chansons les plus importantes que j’aie jamais écrite. Il n’y a pas de suite d’accords délirante, elles ne durent pas douze minutes, elles ne redéfinissent pas une notion folle du son, mais le lendemain de l’enregistrement, elles étaient dans ma tête et je pouvais les fredonner. J’ai hésité longtemps à les sortir. Elles sont peut-être trop pop, mais le résultat me plait, et il faut toujours assumer les conséquences de ses actesJ’essaye de ne pas me dire que tout ce que j’entends sur les radios est nul, même si je le ressens profondément (rires). Il existe tellement d’outils fabuleux, de très bons plug-ins, d’ordinateurs super-puissants, tellement de choses encore inaccessibles il y a quelques années… Si beaucoup ignorent encore qu’ils possèdent un très bon multipiste avec Garage Band, chacun est en position de sortir un disque soniquement viable de nos jours. Malheureusement, tout le monde sonne pareil aujourd’hui.

Dans ce contexte, quel est le message de Nine Inch Nails ?
Je n’ai jamais cherché la perfection. Le message que j’essaye de transmettre au travers de ma musique et de mes textes est celui de l’imperfection. Quelque chose d’un peu cassé.

Propos recueillis par Christophe Geudin