Muziq, le site qui aime les mêmes musiques que vous
Classiq Rock

Téléphone (re)sonne

Au moment où Jean-Louis Aubert, Louis Bertignac et Richard Kolinka viennent d’annoncer la tournée 2016 des Insus, reformation à peine déguisée de Téléphone, les cinq albums studios du plus populaire des groupes de rock français ressortent en version remasterisée, accompagnés par une intégrale supervisée par celle qui n’a pas été conviée à la fête, la bassiste Corine Marienneau.

Naguère, il m’arrivait souvent d’arpenter les rayons disques de la Fédération Nationale des Achats de Cadres, dont les trois officines parisiennes étaient situées rue de Rennes, au cœur du Forum des Halles et avenue de Wagram. [Rassurez-vous, je passais autant de temps chez les disquaires indépendants et au Marché aux Puces de la Porte de Clignancourt.] Selon le coin de Paname – ou de banlieue – où l’on créchait, on avait ses habitudes à Montpar’, au Forum ou à Étoile. Perso, je zappais entre les trois, au gré de mes humeurs musicales. À Montpar’, par exemple, le rayon soul-funk groovait méchamment ; au Forum, le nombre de références du rayon rock impressionnait ; à Étoile, le rayon jazz était tenu par un puit de science.

TÉLÉPHONE Photo 3 Gérard RuffinMais vous allez me dire : quel rapport avec Téléphone ? Hé bien, curieusement, c’est au rayon jazz d’Étoile que j’ai plus d’une fois croisé deux des membres ce groupe, Richard Kolinka et Jean-Louis Aubert pour ne pas les nommer. Le premier, excellent batteur comme chacun sait, venait souvent saluer l’un des vendeurs du rayon, Nounours – c’est ainsi que ses collègues l’appelaient, et l’un d’entre eux, d’ailleurs, parlait souvent batterie avec Kolinka, qui lui avait avoué, un rien amusé, sa passion pour les grands batteurs jazz-rock des années 1970. Je me souviens de tout ça parce que, profitant de ma pause-déjeuner, j’allais quasiment chaque midi à Étoile (je travaillais non loin de la Place des Ternes), et je participais parfois à ces conversations entre vendeurs et clients.
Un jour, j’ai également vu Jean-Louis Aubert demander au fameux Nounours s’il savait comment se procurer des places pour le concert de Prince au New Morning ! Nounours présenta Aubert à son jeune collègue fou de batterie et fan (notoire) de Prince, qui indiqua dérechef la marche à suivre à l’ex-chanteur de Téléphone – nous étions en mai 1987, Téléphone avait raccroché, et Aubert venait de former Aubert’n’Ko avec Richard Kolinka. [NB : Ayant moi-même eu la chance d’avoir assisté au concert mythique de Prince au New Morning, je revois très bien Aubert au premier rang, fasciné par la superstar de Minneapolis. L’années suivante, je me souviens aussi l’avoir vu à la télévision dire toute sa passion pour le premier album de Wendy & Lisa…]

Tout ça pour dire que la culture musicale des membres de Téléphone ne se limite évidemment pas au rock’n’roll (im)pur et dur. D’ailleurs, en réécoutant leur cinq opus studio fraîchement réédités et remasterisés par une grande figure de la French Touch, Alex Gopher, je me suis surpris à (re)découvrir, avec certain plaisir, un groupe aux influences finalement assez variées. Je dois avouer qu’il y avait (fort) longtemps que je n’avais pas réécouté “Téléphone” (1977), “Crache Ton Venin” (1979), “Au Cœur De La Nuit” (1980), “Dure Limite” (1982) et “Un Autre Monde” (1984). J’ai d’abord été surpris par la qualité de la production, et ce dès le premier album éponyme du groupe, illustré par une photo prise devant un antique wagon rouge de seconde classe du métro parisien – les verts étaient ceux de première classe (les billets étaient plus chers).
Dans “Téléphone”, supervisé par Mike Thorne, une référence du métier outre-Manche, les rythmiques claquent, et ne sont pas forcément… téléphonées (Anna), les radiations punk sont digérées via l’héritage de Chuck Berry, certains refrains prennent gentiment la tête (Métro C’est Trop) et le blues entêtant de Flipper balance entre Canned Heat et ZZ Top – mention à Louis Bertignac, qui par ailleurs adresse un clin d’œil gros comme ça à Jimmy Page via le riff de Dans Ton Lit, qui rappelle furieusement celui de Houses Of The Holy.

TÉLÉPHONE Photo 1 Gérard RuffinC’est avec “Crache Ton Venin”, à nouveau produit par une pointure britonne, Martin Rushent, que le groupe a commencé de devenir un phénomène, notamment grâce à La Bombe Humaine, qui bruissait d’une certaine rage adolescente, portée par la voix aux accents juvéniles et révoltés d’Aubert, théâtral à souhait. Au chapitre des influences surprenantes, saluons celle des Doobie Brothers dans Un Peu De Ton Amour, dont l’intro rappelle un peu celle de Long Train Runnin’… Quant à Tu Vas Me Manquer, on dirait presque du Wild Cherry !

“Au Cœur De La Nuit” est peut-être le disque qui, aujourd’hui, a le moins bien vieilli. À mon humble avis, seul Argent Trop Cher sort du lot (aïe, je sens que les téléphonistes hardcore vont me tomber dessus).

“Dure Limite”, produit dans les grandes largeurs soniques par le légendaire Bob Ezrin, est plus homogène et réussi. Même si la plupart des chansons, trente-quatre ans après, n’ont peut-être pas aussi bien vieilli que celles des deux premiers disques. Reste que Ça (C’est Vraiment Toi) est aujourd’hui un standard de la chanson, pardon, du rock français. « Cendrillon aussi ! » rétorquerons les téléphonistes hardcore, mais j’avoue que son côté nunuche coince au brin aux entournures. J’avoue préférer la punchy Serrez et la chanson éponyme, dans laquelle Richard Kolinka paye tout son tribut à Keith Moon.

TÉLÉPHONE Photo 4 Gérard RuffinFinalement, les deux meilleures chansons de Téléphone figurent dans leur ultime album, “Un Autre Monde”. New York Avec Toi et Un Autre Monde sont des classiques inoxydables – on a failli écrire standards, mais foin de jeu de mots ! –, et le reste de l’album, produit de main de maître par Glyn Johns, surprend toujours par son énergie contagieuse (impressionnant T’as Qu’Ces Mots), qui renouait avec celle du premier album. Et dans Electric Cité, nos amis sonnent presque comme les B-52’s !

De quels autres mondes de musique(s) Jean-Louis Aubert, Louis Bertignac, Corine Marienneau et Richard Kolinka auraient-ils rêvé s’il n’avaient pas mis fin à leur aventure en 1986 ? Trente ans après, on n’a toujours pas la réponse, puisque malgré leur vrai-faux comeback triomphal – la tournée 2016 des Insus affichera forcément complet –, on doute fort qu’ils se remettent à écrire et composer ensemble…

CD Parlophone / Warner Music France