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Stanley Cowell, le pianiste qui conte

Le pianiste Stanley Cowell, cofondateur du légendaire label Strata-East avec Charles Tolliver, vient d’enregistrer pour la première fois pour un label français, Vision Fugitive, et de sortir “Juneteenth”, un album en piano solo qui fera date.

COWELL Stanley © Maxim Francois 1« “Juneteenth” est la fête traditionnelle de la liberté pour les Noirs américains. L’appellation provient d’une date, le 19 juin 1865, jour où les Noirs du Texas apprirent que l’esclavage était aboli. (…) Trouver le moyen de faire la fête malgré l’adversité donne aux gens l’espoir et la force de penser que, grâce à l’action collective, ils ont le pouvoir de changer le sens de l’Histoire. » (Freedom, de Manning Marable et Leith Mullings, Phaidon Press, 2002) “Juneteenth”, c’est donc aussi le titre du nouvel album de Stanley Cowell. Un album en germe depuis 2006, l’année où le producteur Philippe Ghielmetti, l’un des trois maîtres d’oeuvre du label Vision Fugitive et accessoirement graphiste reconnu [parmi ses créations figure le logo original de Muziq, NDR], approcha Stanley Cowell pour lui proposer « un projet sur les origines de la lutte des Afro-Américains pour leurs droits civiques ». De prime abord, le pianiste refusa, mais Philippe Ghielmetti finit par le convaincre. « La séance d’enregistrement fut programée, puis annulée pour des incapacités de financement. » Décu, Stanley Cowell, qui a toujours enregistré pour des labels indépendants depuis ses débuts discographiques, à la fin des années 1960, utilisa cependant son travail sur le sujet pour un ambitieux projet symphonique. Dès 2008, Juneteenth Suite, pièce pour orchestre symphonique, chœur et électronique « fondée sur notre idée, précise Philippe Ghielmetti, sera interprétée plusieurs fois dans le circuit universtaire outre-Atlantique. Mais l‘envie du disque initial m’a démangé durant toutes ces années ».

ImprimerFort heureusement, grâce à la détermination de Philippe Ghielmetti, qu’on sait grand amateur d’Histoire et de toutes les Grandes Musiques Noires, Stanley Cowell s’est finalement retrouvé en novembre dernier aux Studios La Buissonne de Gérard de Haro – une référence – pour graver en deux jours treize pièces : We Shall 2, sa Juneteenth Suite en dix partie (bouleversant Commentary On Strange Fruit, d’après, bien sûr, le classique immortalisé par Billie Holiday), Ask Him et Juneteenth Recollections. Un disque exceptionnel dont la profondeur, la force mélodique et la richesse harmonique reflètent avec passion, élégance et sérénité les tourments et les joies du “Peuple du Blues”, dont Stanley Cowell est un éminent citoyen et un subtil messager. “Juneteenth” est aussi fort et émouvant qu’un autre disque en piano solo qui, à sa manière, traversait aussi tout un pan d’Histoire des Etats-Unis, “The Blues And The Greys – Music Of The Civil War” (Bridge Boy Music, 1997) de Bill Carrothers, compagnon de route, lui aussi, du label Vision Figitive.
A noter : “Juneteenth”, superbe objet-disque lové dans un digipack imprimé avec soin, contient un livret de quarante pages contenant des photos d’archives retraçant, de 1865 au début du XXème siècle, le destin tragique et extraordinaire des Afros-Américains. Il commence par un flyer de 1835 qui, c’est le moins qu’on puisse dire, fait froid dans le dos. Dans le dernier numéro de Jazz Magazine (n° 672, actuellement en kiosque), Philippe Carles, ex-rédacteur en chef du mensuel et coauteur de Free Jazz Black Power (qui vient enfin d’être traduit aux Etats-Unis, quarante-quatre ans après sa parution !), concluait sa chronique de disque “Choc” ainsi : « Au-délà des combats théoriquement résolus pour l’obtention des doits civiques et la fin de la ségrégation raciale, c’est donc contre des obstacles et préjugés insidieux ou hypocrites que Stanley Cowell s’emploie à lutter ici ». Les dramatiques événements récents survenus dans la communauté noire aux Etats-Unis incitent à penser, comme disait le poète, que ce n’est effectivement « qu’un combat dont il faut continuer le début ». Peut-on lutter seul face à un piano ? Ça dépend qui… Stanley Cowell, vous l’aurez compris, fait partie de ceux qui peuvent le faire. [Photos Stanley Cowell : © Maxim François]

CD “Juneteenth” (Vision Fugitive / Harmonia Mundi)
NET http://www.visionfugitive.fr