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Psychedelic Dick

DICK-4000

En 1968, Dick Rivers noie les Chats sauvages et ose un opéra-rock psychédélique écrit par Gérard Manset et Alain Chamfort. Le principal intéressé raconte à Muziq l’étonnante histoire de L’? (L’interrogation), album culte et maudit réédité le 15 avril.

Printemps 1968. Les pavés volent autour de la Sorbonne, les Beatles achèvent leur retraite spirituelle en Inde tandis que Cream et Simon & Garfunkel triomphent dans les hit-parades. À Memphis, Elvis prépare son comeback cuir, mais la vague hippie a balayé depuis longtemps le souvenir des rockeurs pionniers. « J’avais 22 ans et cette époque était catastrophique », se souvient Dick Rivers. « C’était après mai 1968 et juste avant Woodstock. Toute notre bande de rockeurs était cataloguée comme has-been. On était dans les oubliettes, et pas dans les bonnes… A cette époque, mes disques de chevet étaient Days of the Future Past des Moody Blues et surtout A Tramp Shining de Richard Harris avec Jimmy Webb aux arrangements. Les autres mecs écoutaient des trucs hippies ou anglo-saxons comme Jimi Hendrix, les Mamas and Papas ou Julie Driscoll… Moi, j’ai toujours été avant-gardiste. C’est pour ça que j’ai voulu me démarquer en enregistrant avec un orchestre philharmonique. »

Manset

Gérard Manset (1968)

Genre encore peu exploité dans l’hexagone, le principe du concept-album, récemment testé en laboratoire par les Beatles avec Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band et le Freak Out ! de Frank Zappa, fait son apparition. Dick Rivers rêve de grands orchestres et d’un thème narratif construit autour d’un cortège de chansons. Il ne tardera pas à trouver dans son entourage proche les collaborateurs qui concrétiseront sa vision symphonico-pop. « Je fréquentais la bande à Dutronc dont faisaient partie Bernard Ilous et Alain Legovic, qui deviendra plus tard Alain Chamfort. Ils venaient me voir chez moi, à Neuilly, pendant les événements de mai 68. Ces « branchés » m’avaient adopté et je leur ai parlé de cette idée. J’ai engagé Paul Piot, que je considérais comme le meilleur arrangeur de son époque, et Gérard Manset, un vieil ami à qui j’avais raconté mon idée. Il m’a dit qu’on devait absolument en faire un spectacle musical. Il s’est mis à écrire le synopsis de l’histoire de Christian Barrow. (Il récite) : Seul concerné, Christian Barrow naquit un matin de février dans un coin de la clinique de son voisin, le docteur Mulligan. Ses pauvres yeux tristes s’ouvrirent donc pour la première fois sur un monde d’escaliers métalliques d’un vert délavé et dont les murs et plafonds des pièces se couvraient d’un blanc laiteux comme l’est celui d’un œuf mal cuit… Du pur Manset. Bernard Ilous et Alain Legovic ont ensuite écrit la musique. C’était le début d’un long boulot, d’une longue épopée de studio. »

Dick 1968

Entre quête identitaire et questionnement métaphysique, l’histoire de Christian Barrow, écrite et narrée par Gérard Manset, décrit la trajectoire floue d’un homme dans la foule, un voyageur en solitaire au sujet duquel « il était donc normal qu’il eût été normal qu’on ne s’y intéresse pas. » Sur la pochette gatefold conçue par Bernard Leloup, on distingue au recto une fleur épanouie et au verso son double fané. Un Dick Rivers en costume blanc et un Dick Rivers en costume noir. L’histoire de la vie et la mort. L’éternelle interrogation.

1440762-1912814L’écriture de L’ ? achevée, Dick Rivers se rend chez CBE, le studio de Bernard Estardy, l’Abbey Road de la rue Championnet, l’Electric Ladyland du 18ème. « C’était the studio, là où on avait le meilleur son. C’était hallucinant d’avoir un orchestre philharmonique à CBE. Il y avait des violons, des hautbois, des bassons et des harpes dans tous les coins du studio qui n’était pas très grand. Je voulais me servir de ma voix comme d’un instrument. J’avais aussi envie de surprendre car je ne suis qu’un interprète. Ma seule façon d’étonner le public, ce n’est pas par mes textes, mais par mon interprétation. J’ai inauguré une façon de chanter en allant très loin de mes clichés vocaux. Je chantais très près du micro, un Neumann que je tenais à la main. Je jouais avec la pastille pour créer des effets. » Dans L’ ?, le crooning charnel de Dick Rivers survole les quatuors à cordes (« Le vent », « Que tout change »), la bossa-nova et le flamenco (« La couleur de l’amour », « La ville nue ») réchauffent le blues terminal (« Le condamné (au matin) ») et le folk boisé (« J’aime une fille »). A des années-lumière du ron-ron binaire des Chats sauvages, le dépoussiérage 2016 des bandes masters de L’ ? révèle également des arrière-plans de guitares wah-wah fuzz, de percussions afros et des parties vocales traitées au Vari-speed (« L’interrogation »). Psychedelic Dick ?

« A sa sortie, L’ ? a été encensé par les médias spécialisés et certaines radios comme RTL ou Europe 1 qui passaient des faces entières du disque le soir à l’antenne. On a voulu en faire une comédie musicale pour la scène, mais l’album n’a pas marché… Ça a été un flop commercial proportionnellement à ce que je vendais d’habitude. Ce disque n’a pas été compris par mon public, qui voulait certainement du rock pur et dur. Comme si ils ne me reconnaissaient pas… L’ ? est pourtant l’album dont je suis le plus fier. Il n’a pas vieilli, il est toujours aussi moderne et avant-gardiste, indémodé et indémodable.»

Dick Rivers L’? (Parlophone/Warner Music France). Disponible le 15 avril en CD, vinyle et versions digitales.