Muziq, le site qui aime les mêmes musiques que vous
Classiq Soul-Funk

Mutiny, les révoltés du groove

Vingt ans après leur première réédition japonaise par P-Vine Records, quinze ans après la compilation anglaise “How’s Your Loose Booty ?” (Sequel Records), les deux albums cultes de Mutiny, le groupe du batteur Jerome “Big Foot” Brailey, sont à nouveau réédités. Cette fois par Funkytowngrooves. Et c’est la bonne.

MUTINY Photo Jeff WattsJerome Brailey, alias “Rome Dog” pour les intimes – les musiciens afro-américains ont souvent plusieurs surnoms, j’adore – a commencé par jouer du trombone. Je ne sais pas s’il aurait pu faire une carrière à la J.J. Johnson, mais il faut se ravir qu’il ait finalement décidé de s’acheter une paire de baguettes, de s’installer sur un tabouret et de se mettre à frapper sur une batterie. La face du groove des années 1970, pourtant riche en reliefs tous aussi saisissants les uns que les autres, en fut changée pour toujours. Car Jerome B., qui pourrait aussi être surnommé “Jerome Beat”, joue comme vous le savez sans doute sur les meilleurs galettes noires de Parliament (“Mothership Connection” et “The Clones Of Dr. Funkenstein”, entre autres). [Photo à gauche : Jerome Brailey avec l’un de ses fans, le non moins génial batteur de jazz Jeff “Tain” Watts, X/DR]

Avant de devenir un citoyen de la Galaxie P-Funk, Jerome Brailey a commencé sa carrière de batteur à Washington, D.C. L’un de ses premiers titres de gloire est d’avoir joué sur le 45-tours à succès d’un groupe de potes de la prestigieuse Howard University, The Unique 5. Court Of Love était arrangé par un certain Donny Hathaway… En 1969, Jerome Au Grand Pied devient le batteur de The Five Stairsteps, connus pour leur sublime petit standard soul, Ooh Child, featuring notre jeune homme Brailey, of course. Dans la foulée, il devient le gardien du rythme des Chamber Brothers, tourne intensément, et croise notamment la route de Ike & Tina Turner et de Jimi Hendrix. Rien que ça. Quand, au mitan des glorious seventies, George Clinton, le cerveau-superétoile de la galaxie P-Funk, constate que son batteur Tiki Fullwood commence à partir en sucette (quand on commence à confondre une baguette et une aiguille…), il appelle notre young cat Jerome Brailey pour l’inviter à rejoindre son gang de funksters rebelles. Non seulement notre Beatmaster Jerome imprime son groove souple et profond au cœur du chef-d’œuvre “Mothership Connection”, mais il coécrit avec l’Oncle George et Bootsy Collins le futur standard Give Up The Funk (Tear The Roof Of The Sucker). Ouaouh. Jerome contribue aussi à divers side projects orchestrés par Clinton, tels les Horny Horns de Fred Wesley (“A Blow For Me, A Toot For You”) et le Rubber Band de Bootsy (“Ahh… The Name Is Bootsy, Baby !”). Mazette.

MUTINY DessinSeulement voilà : l’Oncle George oublie régulièrement de payer ses musiciens. Et son team management ne s’en laisse pas compter, qui prévient toute tentative de grève du groove en faisant inscrire en lettre de feu sur le pare-brise du tour bus : « There will be no more asking about money ! » (Point n’est besoin de traduire, n’est-il pas ?) C’en est trop : deux des membres essentiels de la Funk Mob donnent leur congé, j’ai nommé Glenn Goins et Jerome Brailey. Goins et Brailey forment sans attendre le combo Quazar, qui fera hélas long feu puisque Goins meurt prématurément, à 24 ans, des suites de la Maladie de Hodgkin. [Le seul et unique album de Quazar, paru en 1978, a été joliment réédité par Big Break Records dans sa collection Remasters en 2012, NDR.] Quazar devient donc Mutiny dès 1979, et Columbia signe firèrement ce combo funk. Le département R&B de la vénérable major company éprouve quelques difficultés à promouvoir les mérites de leur premier disque, “Mutiny On The Mamaship” (cf., plus bas, notre photo des deux premières rééditions cd made in Japan de 1994).

MUTINY CD Japonais IEn effet, les grooves puissants de Brailey, combinés à des guitares mordantes, perturbent les puristes soul. Mutiny, tout en délivrant un funk aux saveurs forcément, fatalement “p-funkyssimes”, chasse plus sur les terres de Mother’s Finest – ou des Isley Brothers époque “Go For Your Guns” – que sur celles de Teddy Pendergrass. Et préfigure, surtout avec leur deuxième opus, “Funk Plus The One” (1980), le rock façon Living Colour… Toujours la même histoire : « Who says a funk band can’t play rock ?! » Pas nous, pas nous, mais l’industrie du disque, oui…

MUTINY CD Japonais IIPour autant, les deux albums de Mutiny, au son brut de décoffrage (parfois, on jurerait écouter le dernier d’Angelo !), regorgent de grooves assassins, de refrains en forme de manifestes hédonistes, de lignes de basse chocolatées, de cocottes de guitare qui chatouillent (sans parler de ces paroles pas toujours chaleureuses, voire franchement hostiles envers leur ex-boss George). Réjouissante somme groovy à laquelle s’ajoutent effectivement quelques riffs et soli rock bien sentis. Dans les liner notes de Alex Henderson, Jerome Brailey, aujourd’hui âgé de 64 ans, avoue sa fascination pour un autre maître du groove, John Bonham, le batteur de ce groupe anglais, heu, comment s’appelle-t-il déjà…

 

MUTINY CD FunkygroovesCD “Mutiny On The Mamaship / Funk Plus The One” (2 Cd Deluxe Edition Columbia Funkytowngrooves / Import USA)
NET www.funkytowngrooves.com

PS L’intro de Electric Dog (Red Hot), l’un des morceaux bonus, ressemble furieusement à celle de Cosmic Slop de Funkadelic. J’adore.