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Hommage

Michel Delpech, musiques en inventaires

En 2007, Guy Darol avait rencontré Michel Delpech pour Muziq, à l’époque où il triomphait avec son album de duos, “Delpech &”, et où venait de paraître son dvd live, “Ce lundi-là au Bataclan”. Un entretien au gré duquel le chanteur dévoilait toutes ses passions musicales.

DELPECH Chez LauretteCar je possède ce bloc d’enfance ni figue ni raisin, Chez Laurette joue pour moi le rôle de la Sonate de Vinteuil dans l’univers à rebours de Proust. Môminard dans les années 1960, je n’avais que la radio devant laquelle on s’asseyait comme au spectacle pour envisager le dehors. Elle déversait alors une ribambelle de voix qui cédait une place menue aux jaspineurs anglo-saxons. Michel Delpech dessinait une fenêtre qui s’ouvrait sur la rue. Je devinais au loin des espaces de fête, estaminets où l’on s’assemble coude à coude dans la fumée des cigarettes. Je ne savais pas que cette chanson-madeleine allait devenir vraie, qu’un jour je fréquenterais ce café dans lequel il y a un coin pour nous, un coin « pour voir passer les filles ». Michel Delpech chanta les filles que l’on devine puis celles que l’on connaît. De sa voix lisse et sans grumeaux, il raconta les joies brèves du flirt, les suaves réalités de l’étreinte, puis la tristesse des amours cassés. Il exposa son cœur comme un livre qui passe de mains en mains sans jamais roussir. Il eut la gloire et la lucidité du chanteur à la « chemise ouverte sur un médaillon ». Au sommet de sa célébrité, il osa se projeter dans le futur des cheveux rares et des membres endoloris, celui où l’on ressasse les souvenirs de paillettes et de strass, un temps où le bonheur était synonyme de boots blanche et de gros ceinturon. D’abord il chanta « la révolution sans rien faire » (62, nos quinze ans) puis l’illusion de durer encore en se tenant « droit comme un majordome », alors que l’on « vit comme Howard Hughes, les volets fermés » (Cet homme est seul). D’une voix de velours jamais éraflée par les picadors, Michel Delpech impose un style qui n’a pas pris une ridouillette malgré les vents mauvais et les silences radio. “Comme vous” (Universal, 2004), bien moins vendu que “Delpech &”, est une collection de titres parfaits qui témoigne de l’attachement du chanteur à la tradition pop de James Taylor à Carole King. Admirateur de Charles Aznavour et de Mouloudji (il reprend Un jour tu verras en une version nonpareille), il n’ignore rien d’Elton John ou de Bryan Ferry, rien de Grateful Dead ou d’Eric Clapton mais le jazz est aujourd’hui son jus de myrtilles. Autant dire qu’il infiltrera peut-être la pâte de ses chansons à venir. En attendant, jetons un coup d’œil mouillé sur ses préférences musicales.

Wight Is Wight nous laisse imaginer que vous avez traversé la Manche en 1969. Indépendamment de Bob Dylan, présent au premier festival de l’île de Wight, avez-vous un intérêt pour ceux qui partageaient l’affiche : The Who, Free, Pentangle, The Moody Blues, Tom Paxton, Joe Cocker, Family ou encore Richie Havens ?
Je ne suis jamais allé à l’île de Wight. Cette chanson a été écrite alors que le festival n’avait pas encore eu lieu. J’ignorais les conséquences que ça aurait. Toutefois j’ai assisté à plusieurs concerts des Who et des Moody Blues. Longtemps après, j’ai découvert Joe Cocker. Tous les noms qui figurent sur cette affiche me sont familiers et j’ai pour eux la plus grande estime.

« James Taylor m’a beaucoup impressionné »

« James Taylor m’a beaucoup impressionné »

Vous avez adapté Paul Simon (Trente manières de quitter une fille), James Taylor, Carole King, Graham Nash, Elton John. Si l’on vous demandait de participer à un Tribute, lequel de ces noms choisiriez-vous et quelle chanson souhaiteriez-vous interpréter ?
James Taylor, c’est le nec plus ultra de la pop. Ce musicien m’a beaucoup impressionné. Il me serait d’ailleurs difficile d’indiquer son meilleur album. J’aime beaucoup “October Road” que personne n’a acheté et que personne ne connaît ici. Mais si je devais participer à un Tribute, je choisirais Elton John car toutes ses chansons sont superbes. Le summum étant son album “Good Bye Yellow Brick Road”. Sorry Seems To Be The Hardest Word serait probablement la chanson que j’interpréterais. C’est le chef d’œuvre des chefs d’œuvres. Sublime ! Elton John, c’est à la fois très raffiné, très élaboré et en même temps, c’est populaire. Ce qui n’est pas le cas de musiciens plus confidentiels comme James Taylor ou Carole King qui sont au demeurant de fantastiques interprètes et compositeurs. Chez Elton John, il y a cette dimension populaire qui me touche beaucoup.

Votre style vocal évoque Bryan Ferry. Et si je vous trouve une parenté avec Randy Newman, Harry Nilsson, Tim Hardin, Lee Hazlewood ou Scott Walker, qu’est-ce que ça vous inspire ?
Bryan Ferry ! Quelle comparaison ! Ça pourrait être pire. J’ai adoré “As Time Goes By”, l’album où il reprend les chansons célèbres des années 1930. La sortie de “Dylanesque” m’a surpris car les deux mondes sans être contraires sont assez éloignés. Dans les noms que vous citez, il y a Randy Newman dont j’admire l’esprit. Ce n’est pas un chanteur d’exception mais l’esprit qui règne dans ce qu’il fait est absolument merveilleux. C’est un maître de l’ironie.

 After Midnight est un titre de J. J. Cale popularisé par Eric Clapton. Est-ce que ce titre en particulier et le blues en général sont les compagnons de votre vie ?
Le blues, c’est la musique. C’est ce qu’il y a de plus physique. Tout le monde peut en composer avec plus ou moins de brio parce que c’est quelque chose de primaire. Et c’est sans doute pour cette raison que j’aime ça. D’ailleurs le blues est de plus en plus présent sur mes derniers albums. Vous me parlez d’Eric Clapton que j’aime beaucoup, plus encore ce qu’il faisait il y a quelques années. Notamment ses albums acoustiques. Il y a des tas de gens qui ne sont pas spécialement des bluesmen mais dont la musique est imprégnée par le blues. Je pense en particulier à Bruce Springsteen pour qui j’ai beaucoup d’affection. Ce n’est pas un pur bluesman et pourtant son univers est bien celui du blues.

« Ce disque est éblouissant. La version de Georgia On My Mind que nous connaissons y est totalement surpassée »

« Ce disque est éblouissant. La version de Georgia On My Mind que nous connaissons y est totalement surpassée »

Parmi vos musiciens, le souffleur Pierre Bertrand est le fondateur du Paris Jazz Big Band. Quel style de jazz, quels noms du jazz écoutez-vous le plus souvent ?
Depuis un certain temps, j’écoute essentiellement du jazz et particulièrement les grandes chanteuses : Dinah Washington, Billie Holiday, Sarah Vaughan. Et d’une façon générale, plutôt la période bebop. Thelonious Monk et John Coltrane m’intéressent beaucoup. Également de vieux saxophonistes comme Ben Webster. En ce moment, j’écoute “Ray Sings, Basie Swings”, cet album très technologique qui réunit Ray Charles et Count Basie. Ils ont pris un concert que Ray Charles avait donné au milieu des années 1970 et ils l’ont amalgamé avec la musique du Count Basie Orchestra dirigé par Bill Hughes en introduisant de nouveaux arrangements. La version de Georgia On My Mind que nous connaissons y est totalement surpassée. The Long And Winding Road, la chanson de Lennon-McCartney interprétée par Ray Charles est magistrale. C’est un miracle de la technologie dont on ne remarque pas le montage. Ce disque est éblouissant.

L’album “Delpech &” me fait penser, pour ses arrangements, à Burt Bacharach. Le prenez-vous pour un compliment ou pour un affront ?
C’est un compliment parce que Burt Bacharach était notre référence dans les années 1970. Jean-Philippe Verdin (Readymade FC) qui a fait tout le travail de réalisation a truffé les arrangements de références assez subtiles à Scott Walker et aux Beatles. Il est vrai que la partie de cuivres sur Quand j’étais chanteur est comme un clin d’œil à Burt Bacharach. Et puis il y a des modulations dans mes chansons, ce qui ne se pratique plus aujourd’hui. C’était la spécialité de Burt Bacharach qui filait cela avec une élégance sans pareille.

À l’âge de 17 ans, vous aviez formé un groupe au lycée de Pontoise. Quel était le répertoire ?
On composait nos propres chansons, tout à fait naïves. À l’époque j’ignorais tout de la pop anglo-saxonne, j’écoutais beaucoup Claude Nougaro, Charles Aznavour, Georges Brassens, les grands maîtres de la chanson française.

Est-il exact que vous avez trouvé le fil de Chez Laurette dans un train ?
Absolument. J’ai écrit Chez Laurette dans un train qui allait de Paris Saint-Lazare à Saint-Cloud, un trajet assez court, bien qu’à l’époque les trains roulaient moins vite. J’avais rendez-vous avec Roland Vincent pour faire une chanson et je n’avais pas le moindre mot, hormis le prénom de Laurette. J’ai écrit la totalité de la chanson dans le train et lorsque je suis arrivé chez lui, j’ai déposé le texte sur son piano et il a composé la musique d’une traite. C’est une chanson qui a été faite en quatrième vitesse.

N’est-ce pas Roland Vincent qui vous a fait basculer du journalisme, votre vocation première, au métier de chanteur ?
Le journalisme, c’était plutôt une réponse aux questions des grands-parents, aux oncles et tantes qui se demandaient ce que j’allais faire plus tard. Je leur disais journaliste parce que c’est ce qui se rapprochait le plus de ce que j’avais envie de faire : m’évader, m’éloigner, témoigner. Du reste, quand on écrit des chansons, on n’est jamais loin du journalisme.

Comment faites-vous pour préserver la souplesse de votre voix ?
Je n’ai jamais pris de cours ni vraiment travaillé ma voix. Ma seule technique c’est de chanter aussi souvent que possible. • Guy Darol