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Marcus Miller à Jazz à Vienne, une histoire d’amour

Mardi 30 juin, le plus francophile des bassistes afro-américains a fait preuve d’une générosité, d’une humanité et d’une musicalité décidément sans égal. Avec l’Orchestre National de Lyon et son groupe de jeunes loups surdoués, il a une fois de plus fait chavirer de bonheur les 8000 spectateurs du Théâtre Antique.

MM JAV3062015 CFlashback. Quelques jours après ce 7 janvier de sinistre mémoire, lors de la soirée de remise des prix de l’Académie du Jazz, Ambrose Akinmusire avait rendu un hommage aux victimes des attentats barbares et des meurtres racistes proférés des deux côtés de l’Atlantique qui avait laissé tout le monde sans voix.
Hier soir, juste avant d’interpréter Gorée, son Time After Time, son Purple Rain à lui, qu’il interprète à la clarinette basse et ne manque jamais de dédier à ses « ancêtres esclaves », Marcus Miller a évoqué à son tour avec une émotion non-feinte les drames de « Charlie, de Tunisie et de Caroline du Sud ». Sur France Inter, qui retransmettait en direct le concert du bassiste, notre consœur Elsa Boublil n’a pas manqué de souligner ses propos – quelques minutes plus tôt, votre humble serviteur, invité dans le petit studio niché backstage, avait rappelé l’impact décisif de Say It Loud (I’m Black And I’m Proud), la célèbre protest song de James Brown, sur un gamin brooklynien de 9 ans nommé Marcus Miller…

MM JAV3062015 ESans évidemment avoir eu la même influence sur le cours de l’Histoire du jazz – qui d’autre ? –, Marcus Miller est aux années 2010 ce que Miles Davis fut aux années 1980. Pour ce sacro-saint “grand public” avec lequel les festivals d’envergure sont obligés de composer sous peine de voir la courbe de leur affluence fléchir, l’homme au pork pie hat (en vente au stand merchandising pour 80 € !) est une bénédiction. C’est une figure charismatique, un instrumentiste hors-normes, un leader cool aux allures de grand-frère protecteur (alors qu’il pourrait être le père de la plupart de ses musiciens, Mino Cinelu excepté bien sûr…), un interlocuteur volontiers chaleureux, malicieux ou émouvant qui, comme chacun sait, s’exprime dans un français toujours plus impeccable (même aux conférences de presse, même à la radio).

J’ai depuis longtemps cessé de comptabiliser le nombre de fois où j’ai pu voir sur scène Marcus Miller. Je me souviens qu’au début des années 1990, tandis qu’il commençait déjà de tourner intensément en France et en Europe dans le sillage de ses deux premiers albums instrumentaux, “The Sun Don’t Lie” et “Tales” (Dreyfus Jazz, 1993 et 1995), ses concerts sacrifiaient parfois à la surenchère. Ses détracteurs raillaient l’omniprésence de la basse électrique, la surdose de soli slappés, et ils n’avaient peut-être pas tort. Vingt ans après, tout a changé. Marcus Miller est toujours un bassiste phénoménal, mais son instrument est devenu le cœur battant de sa musique, plus seulement son porte-voix.
MM JAV3062015 DMarcus Miller est un mélodiste hors-pair, et son songbook s’est considérablement enrichi (“The Renaissance” et “Afrodeezia” sont des futurs classiques). Sa présence scénique en impose tout en douceur – Marcus esquisse souvent des sourires désarmants –, et les musiciens qui l’entourent forment un groupe extrêmement soudé. Lee Hogans (trompette, cf. photo ci-dessus), Alex Han (saxophone alto et soprano), Brett Williams (piano, claviers), Louis Cato (batterie) et l’autre grand-frère du groupe, l’incomparable Mino Cinelu (percussions, cf. photo à droite) sont en effet capables de jazzer dans la tradition (superbe et inattendue reprise de So What ?), de groover avec élégance et/ou d’appuyer avec détermination sur la pédale rock (le bien nommé Jekyll & Hyde, la reprise de Papa Was A Rollin’ Stone des Temptations, featuring l’Orchestre National de Lyon) et, surtout, de faire chanter l’émotion. Via Gorée donc, mais aussi à travers la figure légendaire de Michael Jackson : nous ne sommes pas prêts d’oublier cette version d’I’ll Be There interpretée solo, en rappel, devant une foule en apesanteur. En coulisse, toutes les voix se sont tues quand, à travers les doigts de Marcus, la voix de feu l’enfant Roi résonnait. I’ll be there, I’ll be there, just call my name, I’ll be there… Il était là, et bien là. La magie aussi.

A suivre Jazz à Vienne, du 26 juin au 11 juillet. Ce soir, le groove sera le Maître de Cérémonie via Matted Milk & Toni Green, Maceo Parker, The Family Stone et, au Jazz Mix, le légendaire et débonnaire Bernard “Pretty” Purdie.
Net jazzavienne.com