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Hommage

Keith Emerson, mort d’un keyboard-hero

Keith Emerson vient de s’ôter la vie, chez lui, à Santa Monica. Il était, dit-on, atteint par de graves problèmes neurologiques qui le privaient de l’usage de ses mains. Personne ne peut jamais vraiment expliquer un suicide, mais quoi de plus insupportable pour celui qui restera comme le plus flamboyant keyboard-hero de l’histoire du rock ?

EMERSON Montage

San Francisco, décembre 1969. King Crimson partage l’affiche avec les Chambers Brothers et The Nice. Backstage, Greg Lake et Keith Emerson s’adressent pour la première fois la parole. Le premier glisse au second que sa collaboration avec Robert Fripp touche déjà à sa fin. De son côté, Emerson se sent à l’étroit au sein de The Nice, et cherche un meilleur chanteur… Ils décident sans trop tarder d’unir leurs talents respectifs et se mettent en quête d’un batteur. Les noms de John Hiseman (Colosseum) et de Ginger Baker (Cream) sont lâchés. Mitch Mitchell est contacté. Un temps, l’idée de jouer avec Jimi Hendrix fait son chemin, même après que Carl Palmer (Atomic Rooster) ait finalement été choisi. Mais le Voodoo Child tire sa révérence en septembre 1970. Quelques mois plus tôt, Emerson, Lake et Palmer avaient commencé de répéter dans une église de l’ouest de Londres.

EMERSON TarkusEntre ces trois virtuoses, l’alchimie sonore est quasi instantanée, et leur premier album éponyme, publié début 1971, est un instant classic du prog rock anglais de la première moitié des seventies. Leur ambitieuse mixture de rock, de musique classique (Bartok, Janacek, Moussorgsky…), de ragtime, de jazz et de folk horripile la rock critic et enthousiasme le public. Leurs concerts basculent volontiers dans une hystérie méthodiquement et savamment orchestrée. Keith Emerson est un showman sans égal. Quelque part entre Jimi Hendrix et Pete Townshend, il martyrise ses claviers avec une folie communicative.
Fin 1971, Emerson, Lake & Palmer enfonce le clou avec le faramineux “Tarkus”. “Trilogy” (1972) et “Brain Salad Surgery” (1973) achèvent une inoubliable quadrilogie, et la messe est dite : les albums suivants n’ajouteront rien à la gloire de cet hyper-trio qui fit ses débuts live à l’Île de Wight en août 1970 aux côté d’Hendrix, des Who, de Joni Mitchell, de Free et de Miles Davis.
Si l’on veut bien ne pas trop la prendre au sérieux, la musique escessivement inventive d’ELP peut, aujourd’hui encore, faire son petit effet. Combinés au chant majestueux de Greg Lake et aux délires percussifs de Palmer, l’orgue et les synthétiseurs en fusion de Keith Emerson forment un power trio sans équivalent dans l’histoire du prog rock briton.

Le pianiste, compositeur et chef d’orchestre Andy Emler, leader du MegaOctet, confiait il y a quelques années à Muziq : « Le meilleur ELP reste pour moi “Tarkus”. Dès leur deuxième 33-tours, on était face à un groupe de rock qui faisait passer un son “composé”, avec des harmonies et des phrases en contrepoint. Si des mecs sortaient un album pareil aujourd’hui, ils se feraient jeter comme des malpropres ! C’est du groove rock’n’roll avec un travail de composition “intellectuel”, issu de la culture classique, lisible par un grand public. J’allais Porte de Pantin les voir en concert. C’était plein, 5000 fans environ, voire plus. “Trilogy” reste aussi un excellent souvenir, avec entre autres le mythique et très réussi Abaddon’s Bolero : il fallait oser après celui de Ravel ! »