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Jeff Beck, porté sur la voix

La guitare n’est pas l’épicentre sonique du nouvel album de Jeff Beck, “Loud Hailer” – “porte-voix” en anglais –, dominé par l’importance du songwriting et la chanteuse Rosie Bones. Ah bon, vraiment ? Pas si sûr…

Cher Jeff Beck,

Six ans après votre dernier album studio, le décousu et frustrant “Emotion & Commotion”, suivi par deux albums live auxquels, me semble-t-il, bien peu de fans avaient vraiment prêté attention (“Live And Exclusive From The Grammy® Museum” et “Live +”), c’est avec une curiosité mêlée d’angoisse que j’ai écouté “Loud Hailer”, enregistré en compagnie de deux jeunes musiciennes londoniennes, la chanteuse Rosie Bones et la guitariste Carmen Vandenberg, avec laquelle vous avez composé assez rapidement les onze morecaux originaux de cet album.

Carmen Vandenberg

Carmen Vandenberg

Pourquoi était-je angoissé me direz vous ? Parce qu’on sait bien que votre génie est exclusivement guitaristique. Ce qui fait d’ailleurs de vous l’un des solistes majeurs de ces cinquante dernières années, tous styles de musique confondus, et vous a depuis longtemps assuré une place au panthéon de la guitare, aux côtés des Django Reinhardt, Wes Montgomery, Jim Hall, Eric Clapton, Jimi Hendrix, John McLaughlin, Allan Holdsworth et autres Pat Metheny.

Mais si vous atteignez des hauteurs statosphériques dès que vos doigts de mécanicien poétique bricolent votre six-cordes – qui miaule d’aise ou rugit de bonheur dès qu’elle entre en votre possession –, vos talents de compositeurs n’ont jamais été au diapason.

Entendons-nous bien cher Jeff Beck : ce n’est en aucun cas un reproche, juste une constatation. Contrairement à vos vieux potes “pays” Jimmy Page et John McLaughlin, qui ont su s’inventer leur Xanadu (plus connu sous le nom de Led Zeppelin pour le premier et de Mahavishnu Orchestra, entre autres, pour le second), vous donnez l’impression d’être un sans domicile fixe de la musique, un guitar hero solitaire, une sorte de Lucky Luke à la Stratocaster blanche capable de nous émouvoir plus vite que son ombre.
Et c’est pour ça qu’on vous aime.
Tout est possible avec vous. Les associations les plus fécondes comme les plus hasardeuses. D’où votre discographie joyeusement chaotique, où l’on retrouve pêle-mêle une perle proto-Led Zep (“Truth”), quelques merveilles de rock instrumental jazzé-funkyfié (“Blow By Blow”, “Wired”, “There And Back”, “Guitar Shop”…), un live instantanément culte (“Performing This Week… Live At Ronnie Scott’s”), mais aussi des opus moins inspirés aux contours incertains (je pense notamment au délicieusement pataud “Beck, Bogert And Appice” et au so eighties “Flash”), que d’aucuns écoutent cependant passionnément en cachette, parce qu’ils contiennent toujours de quoi entretenir la flamme passionnelle.
Tout cela vous a parfois valu l’incompréhension, voire le mépris de la Police du Rock qui, curieusement, ne semble jurer que par votre apport, certes décisif, aux Yardbirds – j’adore Psycho Daisies, mais j’avoue : j’écoute moins souvent “Roger The Engineer” que “Blow By Blow”…

BECK PochetteAlors, quid de “Loud Hailer”, un album dont vous semblez pour une fois être fier ? Je crains, hélas, qu’il laisse de marbre ceux qui ne jurent que pas vos entrechats électriques avec Jan Hammer ou Tony Hymas ou par votre complicité avec les batteurs hors-normes (Cozy Powell, Narada Michael Walden, Simon Phillips, Terry Bozzio).
J’en connais déjà qui grincent des tympans à cause de Rosie Bones, dont la voix légèrement cassée et le timbre un brin nasillard la situent quelque part entre Marianne Faithfull et Macy Gray. Sans lui souhaiter de mal, je serais surpris qu’elle s’attire les faveurs du public autrement qu’à vos côtés. Il y a, certes, moult chanteuses plus mauvaises qu’elle, mais tant d’autres bien meilleures ! Je sais, je sais, les Chrissie Hynde et autres Lucinda Williams ont autre chose à faire, mais une union guitare/voix de ce calibre aurait eu une toute autre allure… On songe aussi à ce vrai/faux projet évoqué il y a quelques années par Robert Plant – simple joke pour agacer Jimmy Page ou réelle envie de faire quelque chose ensemble ? On ne le saura sans doute jamais. Pas plus qu’on ne vous réentendra un jour interpréter People Get Ready avec ce néo-Sinatra en kilt désormais scotché à Las Vegas : votre ol’ pal Rod Stewart.

Rosie Bones

Rosie Bones

Cela dit, “Loud Hailer” a le grand mérite d’être un disque cohérent. Il ne livre pas d’emblée son lot de free sons guitaristiques, mais en contient pourtant bien plus que la moyenne des disques de rock moyens parus ces dernières années. Les zébrures de Thugs Club (qui se termine façon Beck’s Bolero), les subtils contrechants de Shrine, les galopades groovy de O.I.L., les embardées hendrixiennes de Right Now, les accès de colère de Pull It, les coulées de lave bleue de The Revolution Will Be Televised… : qui d’autre que vous, en 2016, peut nous offrir une telle régalade ? Votre génie affleure en permamence. Vous jouez au chat et à la souris avec nos nerfs.
C’est vous qu’on écoute chanter.
En oubliant que vous avez 72 ans et que vous êtes tout sauf un vieux croûton. C’est pour ça qu’on finit même par se laisser séduire par Scared For The Children, qui doit tout à cette dentelle électrique dont vous seul avez le secret.

Cher Jeff Beck, je ne sais pas si “Loud Hailer” trouvera son public en France, où les vieux et les jeunes vous espèrent, que dis-je, vous exigent avant tout guitar hero devant l’éternel, si possible accompagné par des virtuoses de votre espèce.
Mais je sais que je l’ai déjà écouté plusieurs fois, et que mon affection pour lui ne cessait de grandir.
Tout ça, c’est encore de votre faute.

Respectueusement,
signé l’auteur de cette lettre, dont vous (re)trouverez le nom plus haut

CD “Loud Hailer” (Atco / Warner Music France)

À écouter aussi :
BECK Pochette Clapton
“Crossroads Revisited – Selections From The Crossroads Guitar Festivals” (3 CD Rhino / Warner Music France) d’Eric Clapton et ses Guests, dont Robert Cray, Hubert Sumlin, James Taylor, J.J. Cale, John Mayer, Joe Walsh, B.B. King, Buddy Guy, Albert Lee et, last but not least, Jeff Beck, qui interprète Hammerhead, bel assaut ledzeppelinien s’il en est, Big Block, et surtout Cause We’ve Ended As Lovers de Stevie Wonder, auréolé par un solo magique de la bassiste Tal Wilkenfeld.