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Idris Muhammad, prophète du groove

Le label anglais Soul Brother Records vient de rééditer “Turn This Mutha Out”, le cinquième album personnel de ce batteur néo-orléanais dont les grooves ont marqué l’histoire de la musique afro-américaine.

Quelle carrière que celle d’Idris Muhammad ! Et quel batteur ! Quand, pour le plaisir, on s’amuse à lister pour la énième fois les disques majeurs auxquels il a contribué en les extirpant un à un de sa discothèque (lire plus bas), on ne sait plus où donner de la tête, et on réalise que cet homme a traversé tous les jazz : hard bop, soul jazz, free jazz, jazz funk, sans oublier ses collaborations avec des titans qui sont des styles à eux seuls – Ahmad Jamal bien sûr, mais aussi Randy Weston.
Mais pourquoi, allez-vous me dire, le Doc a subitement envie de vous parler d’Idris Muhammad ? D’abord parce que sur le site qui aime les mêmes musiques que vous, si l’envie nous prend subitement de partager nos états d’âme et nos coups de cœur du matin ou du soir, rien ne nous arrête. Ensuite, actualité discographique oblige, parce que nos amis britons du label Soul Jazz Records viennent de rééditer pour la première fois en cd – il était temps, et c’est d’ailleurs incompréhemsible que d’autres ne l’aient pas fait avant eux ! – le cinquième album sous son nom du défunt batteur, qui nous a quitté l’an dernier. J’ai nommé “Turn This Mutha Out”, paru à l’origine sur la branche funky de CTI, Kudu.

MUHAMMAD Idris CDDans l’une de ses chroniquettes, un petit malin d’All Music – une bande de zozos toujours prompts à pisser du vinaigre pour se donner des airs de serious jazz critics – fait remarquer que l’intégralité de “Turn This Mutha Out” est produite, composée et arrangée par David Matthews (l’homme à la casquette de commandant de bord), et se demande donc pourquoi, avec une moue qu’on imagine dubitative, il est dès lors attribué à Idris Muhammad. C’est idiot.

1) Si notre batteur avait été chanteur, il ne se serait pas fait cette réflexion ;
2) Idris Muhammad n’a jamais été auteur, compositeur et/ou arrangeur ;
3) Idris Muhammad n’est qu’un batteur génial qui a scellé sa réputation en plantant des grooves historiques sur des disques qui ne seraient peut-être toujours passés à la postérité sans son aide. Au même titre que Clyde Stubblefield, George Bragg, Kenneth Scoggins ou Ed Greene, pour ne citer que quelques-uns de ces héros de studio samplés sans vergogne depuis des lustres (ce qui a fait d’eux des légendes, mais pas le meilleur ami de leur banquier).
4) “Power Of Soul” (Kudu, 1974), sans doute le meilleur disque d’Idris Muhammad sous son nom, pourrait être attribué à Bob James, voire à Grover Washington, Jr. Mais c’est quand même un recueil soul jazz sensuel à souhait, non ?

MUHAMMAD Idris Rondelle“Turn This Mutha Out” n’est certes pas un chef-d’œuvre oublié des glorieuses années 1970. Mais c’est malgré tout un disque très attachant. Parce que totalement décomplexé, taillé pour la danse, mais qui ne néglige pas pour autant le geste musicien. “Commercial” ? So what ? Vous croyez que les pontes de Kudu étaient du genre à exiger de leurs artistes et de leurs producteurs des disques invendables ? J’en connais qui vont sourire en découvrant les vocaux soul-surranés de la friandise discoïde qui ouvre l’album, Could Heaven Ever Be Like This. N’empêche : tout est parfait, les voix angéliques se marient fort bien aux cuivres épicés, Michael Brecker (saxophone ténor) et Hiram Bullock (guitare électrique) échangent des bluesy licks, Cliff Carter claque un chouette solo de synthé. La suite en surprendra plus d’un : Randy Brecker et Jeremy Steig brillent de mille feux dans le minimaliste et percussif Camby Bolongo (Idris Muhammad et Sue Evans s’éclatent aux percussions). Wilbur Bascomb, basse électrique, se fait remarquer à son avantage dans le morceau titre et dans Crab Apple (un bijou, où maître Idris, use de sa science du less is more, tout pour le groove, rien que le groove, sans fioritures). Perso, j’adore l’onirique Moon Hymn, où notre batteur fait délicatement rouler ses toms. Enfin, comment résister à Say What, sa basse oua-ouatée, ses enchevêtrement de guitares (solo formid’ d’Eric Gale), la flûte en chanteuse de Jeremy Steig ?

CD “Turn This Mother Out” (Kudu / Soul Brother Records).

A écouter aussi (sélection drastique) :

Lou Donaldson : “Alligator Bogaloo” (Blue Note, 1967)
Lou Donaldson : “Hot Dog” (Blue Note, 1969)
> Deux des meilleurs opus soul jazz des late sixties, influencés par James Brown, truffés de grooves historiques, l’hypnotique One Cylinder en tête.

Pharoah Sanders : “Jewels Of Thought” (Impulse, 1969)
> Un déferlement de spiritualité free jazz et de lyrisme incendiaire un rien datés, mais qui ne leut laisser insensible.

Lonnie Smith : “Drives” (Blue Note, 1970)
Grant Green : “Alive !” (Blue Note, 1970)
> Tous les gamins du Bronx et de Brooklyn connaissent ces disques par cœur. Notamment ceux qui sont devenus producteur hip-hop…

Bobbi Humphrey : “Flute-In” (Blue Note, 1971)
> Un album injustement méconnu de la petite fée de la flûte soul jazz.

Idris Muhammad : “Power Of Soul” (CTI / Epic Legacy, 1974)
> Son meilleur disque. Point barre.

Bob James : “One” (Tappan Zee, 1974)
Bob James : “Touchdown” (Tappan Zee, 1978)
> Des apparitions furtives, mais à chaque fois – comme par hasard… – pour un morceau historique : le sublime Nautilus dans “One”, le délicieux Angela (Theme From “Taxi”) dans “Touchdown”.

Randy Weston : “Portraits” (EmArcy / Universal Music Jazz France, 1989)
> Quand l’immense pianiste faisait son grand comeback discographique, qui appelait-il pour revenir aux sources du groove noir ?

John Scofield : “Groove Elation !” (Blue Note, 1995)
> Quand “Sco” cherchait à se rapprocher de l’essence du funk néo-orléanais, il savait qui convier derrière les fûts. Ecoutez Peculiar et Kool : la magie des sixties, sans le passéisme rance des productions soul-funk vintage de ces dernières années.

Ahmad Jamal : “The Essence Part 1” (Birdology / Dreyfus Jazz, 1995)
Ahmad Jamal : “The Essence Part 2” (Birdology / Dreyfus Jazz, 1996)
Ahmad Jamal : “The Essence Part 3” (Birdology / Dreyfus Jazz, 1998)
> Une trilogie essentielle. Une fin de carrière de rêve pour un batteur décidément apprécié par les plus grands.