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Classiq Soul-Funk

Betty Davis, pas encore nasty gal, mais déjà différente

Coproduit par Teo Macero et Miles Davis, “The Columbia Years 1968-69” est-il le trésor dont rêvait les fans de l’incendiaire diva funk-rock ? Oui et non. Ceux qui jurent que par les brûlots électriques de son trompettiste de mari ou les chefs-d’œuvre de son ami Jimi, vont-ils être bluffés ? Non. Mais n’empêche. Explications.

DAVIS Pochette 2

Commençons par les trois derniers morceaux de la fin, enregistrés en octobre 1968 à Hollywood, produits par Jerry Fuller et arrangés par Hugh Masekela, qui fut l’un des boyfriends de Betty Mabry – pas encore Davis donc. [Le trompettiste sud-africain venait de sortir Grazing In The Grass, le titre qui fit de lui un big name aux Etats-Unis, NDR.]
It’s My Life d’abord, face b du 45-tours de Live, Love, Learn publié par Columbia à l’époque, et proposé dans une version alternative inédite ; Live, Love, Learn ensuite, suivi d’un second inédit des ces séances, My Soul Is Tired. Trois chansons écrites et composées par Mademoiselle Mabry elle même. [Aux rarissimes lecteurs de muziq.fr qui ne le sauraient pas encore, on rappellera que Mademoiselle Mabry était le titre d’un des morceaux de “Filles De Kilmanjaro”, sublime 33-tours de Miles Davis enregistré entre juin et septembre 1968, NDR.] Trois chansons très classiquement soul/R&B comme il en pleuvait à la fin des glorieuses sixties mais comme on n’en fait plus guère aujourd’hui.
Parmi les musiciens présents lors de l’enregistrement figuraient notamment deux membres des Crusaders, Wayne Henderson et Joe Sample. Pas de solos de trombone ou de Fender Rhodes gorgés de feeling à se mettre sous le tympan cependant, le format 45-tours excluant toute velléité soliste.

DAVIS OuvertureSix mois plus tard, le 14 et le 20 mai 1969 précisément, Betty Davis, qui venait de convoler en justes noces avec Miles, se retrouve à nouveau dans des studios appartenant à la grande maison Columbia, mais ceux de New York cette fois. Encouragée par son trompettiste de mari, elle grave cinq démos entourée par un aréopage de (très) grands noms du jazz, du R&B et du rock.
En effet : John McLaughlin est à la guitare, Wayne Shorter au saxophone, Herbie Hancock et Larry Young aux claviers (les deux ensemble ? l’un le 14 et l’autre le 20 ? on ne le saura sans doute jamais), Harvey Brooks et Billy Cox à la basse (idem) et Mitch Mitchell à la batterie.
Mazette !
Ces trois chansons originales ( les très groovy Hangin’ Out et Down Home Girl, la délicieusement hendrixienne I’m Ready, Willing & Able, portée par le swing félin de Mitch Mitchell) et ces deux reprises (Politician Man de Cream, à l’origine nommée Politician, pas mal, pas mal, et Born On The Bayou de Creedence Clearwater Revival, complètement ratée) sont elles le chaînon manquant entre “Stand !” de Sly & The Family Stone et “Bitches Brew” de Miles Davis ? Un concentré de sauvagerie sensuelle – et surjouée avec ce qu’il faut de malice et d’intelligence – comme en contiennent les trois disques seventies de Betty Davis ? [“Betty Davis”, 1973, “They Say I’m Different”, 1974, “Nasty Gal”, 1975, NDR.]
Que nenni.

DAVIS Ouverture 3“The Columbia Years 1968-1969” propose en fait 31minutes de musique. Si l’on enlève les trois derniers morceaux de 1968 et la (Unfinished) Take 1 de I’m Ready, Willing & Able, il reste à peine 23 minutes à déguster. Les musiciens conviés par Miles font le boulot, mais tout le monde reste dans les clous – Wayne Shorter est carrément aux abonnés absents : était-il en train de siffler discrètement un verre de Cognac caché dans un coin du studio ? (On ne le saura sans doute jamais non plus.)
Seul John McLaughlin se distingue un peu plus que ses camarades et taille dans la pierre ces riffs couleur bleu dont il avait le secret, mais sans en faire forcément plus qu’à l’époque où il accompagnait Duffy Power (manière de grand-frère briton de Betty Davis, soit dit en passant). Il n’y a pas l’ombre de l’esquisse d’un solo incendiaire au gré de ces chansons (excepté dans Politician Man), plus proches dans l’esprit de celles qu’on enregistrait alors à la chaîne dans les studios Stax, Fame ou Motown.
Qu’avait Miles Davis en tête, qui s’improvisait producteur en prenant soin, tout de même, d’en avoir un vrai à ses côtés, Teo Macero himself ? Faire de sa femme une star du R&B ? Une Tina Turner-bis ? (N’est pas Ike Turner qui veut…) Pourtant, la vraie spécialiste du R&B, c’était Madame Davis, et pas monsieur…

Reste que “The Columbia Years 1968-1969”, malgré son contenu somme toute mineur et chiche en minutage, s’impose à tous les fans du couple Davis. Parce que Hangin’ Out est une chanson plus addictive qu’il n’y paraît.
Parce que I’m Ready, Willing & Able fait rêver – ah !, si Jimi H. avait rôdé dans les parages… [On me souffle dans l’oreillette : « Miles aurait certainement fait la gueule et tout fait pour l’éloigner sa chérie… » Certes, NDR.]
Parce qu’on entend la voix éraillée de Miles donnant des indications à Madame – enfin, des indications, hmm, plutôt des vannes et quelques vagues directions in music.
Et, enfin, parce que le livret comporte trois interviews : la première de (la désormais invisible) Betty Davis, qui ne révèle rien de sensationnel mais qui, si on veut bien lire entre les lignes, dit beaucoup de chose ; la seconde d’Harvey Brooks, musicien alors très sollicité qui a participé à des séances bien plus historiques que celle-ci (à commencer par celles de “Bitches Brew”) et qui peine à se souvenir de quelque chose de vraiment précis ; la troisième, et sans doute la plus signifiante et émouvante, d’Hugh Masekela.
Les détails discographiques sont complets (Light In The Attic n’a pas pour habitude de bâcler le travail) et les photos sont magnifiques.

DAVIS Miles & Betty Baron Wolman Iconic (Light In The Attic)Épilogue : dans son interview, Betty Davis se remémore l’anecdote de l’enregistrement de la reprise de Politician de Cream. Elle y lâche un discret et sexy « Get in the back seat » – devinez pour quoi faire… Elle raconte à son intervieweur John Ballon que Miles l’avait appelée pour lui avouer qu’il allait intituler l’un de ses morceaux Back Seat Betty (la classe !). Le plus étonnant, c’est que la version originale de Back Seat Betty figure dans un disque enregistré douze ans plus tard, celui du comeback de Miles, “The Man With The Horn”.
Arrivait-il à Miles d’écouter à la maison les bandes du disque – alors inédit – de “sa” Betty ? Le souvenir de ces folles années 1960 commençait-il à le rendre nostalgique ?
En écrivant ces lignes, je réécoute Back Seat Betty. Ce riff métallique et hendrixien en intro, ce groove puissant et sexy (Marcus Miller/Al Foster, rien que ça), ces percussions épicées (Sammy Figueroa), et bien sûr cette trompette à la fois piquante et cajoleuse : ce sont bien les démons de 1969, année érotique, année électrique, que Miles essayait de réveiller. Avec, à leur tête, la diablesse en chef, son ex-femme Betty, qui l’avait si bien dévissé de son socle de jazzman pour l’aider à se réinventer en défricheur électrique.

CD “The Columbia Years 1968-1969” (Light In The Attic / Pias)