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Bennie Maupin & Billy Hart, deux leaders rares qui nous sont chers

“Moonscapes” et “Oshumare”, deux disques passionnants enregistrés entre la fin des années 1970 et le début des années 1980 par le poly-souffleur Bennie Maupin et le batteur Billy Hart, tous deux ex-membres du Mwandishi Sextet d’Herbie Hancock, viennent enfin d’être réédités au Japon.

MAUPIN HART Bennie LPMembre du légendaire sextette d’Herbie Hancock du début des années 1970, le saxophoniste Bennie Maupin s’est éloigné peu à peu de la galaxie Headhunters, dont il fut l’un des piliers. “Moonscapes” (1978) est son troisième album, après le magnifique et éthéré “Jewel On The Lotus” (ECM, 1973), où il continuait d’explorer avec brio la voie lactée ouverte par Miles Davis dans “In A Silent Way”, puis  “Slow Traffic To The Right”, trésor oublié, dont le jazz-funk élégant creusé dans le sillon des Headhunters avait sans doute frustré certains puristes, lui préférant sûrement le sideman inspiré des enregistrements plus avant-gardistes aux côtés de Marion Brown ou d’Andrew Hill.

Dans “Moonscapes”, le saxophoniste décline une ultime fois une fusion jazz-funk toute hancockienne, sans en atteindre malgré tout la brillance et la magie. Néanmoins, tout ceci ne manque pas de charme et d’attraits, en témoignent les sept compositions originales. Maupin voyage allègrement du ténor au soprano, en passant par de belles surlignances de basse clarinette. L’album vaut également pour la présence du Dr. Patrick Gleeson, producteur cosmique et “faiseur de textures” indissociables de la trilogie d’Herbie Hancock, “Mwandishi” / “Crossings” / “Sextant”. Les synthétiseurs de Gleeson procurent un parfum atmosphérique qui plane sur une rythmique irrésistiblement funky, formée par le duo Abraham Laboriel / Harvey Mason. deux compositions de la galaxie hancockienne sont revisitées : Anua, présent sur le “Realization” du trompettiste Eddy Henderson en 1974, et Sansho Shima, que Maupin avait signé pour le “Secrets” d’Hancock en 1976.

Maupin, comme à son habitude, tout en sobriété, alterne sérénité et moments de tension. Le sommet est sans doute A Promise Kept. Sa basse clarinette double la ligne de basse, là le soprano sax s’étire au gré du thème. Bobby Lyle au piano acoustique et électrique, Mike Sembello à la guitare ornent le tout avec leur savoir faire funky pour offrir au final un album méritant amplement d’être associé aux meilleures productions du genre.

MAUPIN HART Billie LPQuand “Jabali” Billy Hart enregistre “Oshumare” sur Gramavision Records en 1982, il fait presque à 42 ans office de vétéran de la sphère jazzistique, au regard de son impressionnante carrière de session man. Batteur emblématique du sextette Mandwishi d’Herbie Hancock, dont il formera avec son compère Buster Williams l’incontournable duo rythmique, est un leader rare qui poursuit encore une carrière exemplaire sur le légendaire label ECM (à relire, l’excellente interview de Thierry Quénum dans Jazz Magazine n° 665, septembre 2014). Réédité aujourd’hui par nos amis japonais, “Oshumare” n’est donc que son deuxième album en leader, marqué par une réunion impressionnante young cats en devenir, issu d’horizons divers.

Il convoque notamment Branford Marsalis et Steve Coleman aux saxophones, Kenny Kirkland et Marc Grey aux clavierx, Bill Frisell et Kevin Eubanks aux guitares, complété de Didier Lockwood au violon. Hart pose un pied dans la fusion électrique, genre dont il a œuvré à la genèse, et l’autre dans le jazz postbop,qui retrouve à l’orée des années 1980 un nouvel allant. Avec son complice Dave Holland à la contrebasse, il tisse un lien rythmique ouvert aux transgressions et aux  discours de chaque soliste. Les compositions sont de la plume de Hart, Dave Holland, Bill Frisell, Kevin Eubanks et Steve Coleman. Il résulte de l’ensemble une passionnante mise en parallèle, étonnamment fluide et cohérente, où la confrontation des styles se fond, facilité par la polyvalence de la rythmique. Kenny Kirkland suit les traces d’Hancock au sein du quintette de Miles, étant sans doute l’un des seuls jeunes pianistes de l’époque à pour pouvoir en développer le propos. De synthèse il y a finalement peu, ici on laisse librement la place aux dialogues des styles, comme un maillage de personnalités distinctes à la recherche de nouvelles voies. L’album s’ouvre sereinement sur Duchess, aux parfums délicats de bulletin météorologique, accentués par la présence percussive de Manolo Badrena. S’enchaine le mystérieux et climatique Waiting Inside, qui laisse la part belle aux épanchements coloristes de Mark Grey au synthétiseur, suivi de Kenny Kirkland au piano acoustique. Le magnifique Idgaf Suite, composé par Kevin Eubanks, sert de transition et de porte d’entrée à la seconde partie de l’album. Celle-ci ouvre plus largement l’espace à Steve Coleman, qui décline avec fougue les prémices d’un langage à venir. Le ton se durcit, fluidifiant le schéma classique de la traditionnelle déclinaison “thème / solo / thème” pour développer un dialogue plus complexe et libertaire, l’album se concluant par un brûlant Mad Monkey signé par Coleman lui même.

Album passionnant d’un musicien-passeur s’affranchissant des codes jazzistiques en alors vigueur e, Billy Hart enregistrera deux ans après “Rah” sur le même label, tout aussi recommandable, et dont on espère une future réédition.

CD
Bennie Maupin : “Moonscapes” (Mercury / Import Japon),
Billy Hart : “Oshumare” (Gramavision / Import Japon)
En vente au rayon jazz de Gibert Joseph, Paris, 32 Boulevard Saint-Michel, 75006 Paris (http://www.gibertjoseph.com)