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Aux Innocents les mains pleines

On les avait quitté en 2003 avec la compilation d’adieux -provisoires- Meilleurs souvenirs. Les Innocents aiment toujours la pop intuitive et Harry Nilsson. Ils ont même enregistré un nouvel album : À quelques pas de leur repaire de Ménilmontant, JP Nataf et JC Urbain épluchent leur Mandarine pour Muziq.

Les innocents

Muziq : Mandarine, votre nouvel album, fait suite à près de 15 ans de silence discographique des Innocents. Or, vous avez collaboré à de nombreuses reprises entre-temps. Peut-on parler d’un des comebacks les plus lents du genre ?

JP Nataf : Ce n’est même plus un comeback, ça fait dix ans qu’on se croise dans cette rue du 20ème arrondissement, qu’on se retrouve dans des petits concerts ou chez des amis, qu’on se file des coups de main. Rien de spectaculaire… On a juste eu envie de faire un disque à un moment donné. Dans notre bulle, on jouait tout le temps ensemble, on a petit à petit croisé de plus en plus nos projets personnels. C’était un truc assez naturel. Le piège, c’était de se dire « on va le faire, on connaît nos niveaux d’exigence », puis de se demander dans quoi on s’est embarqués. Et si on le refaisait, ce n’était pas pour refaire ce qu’on faisait séparément. Il fallait aussi retrouver l’écriture des Innocents. On n’est pas dans la chanson française, ni des orthodoxes de la cause pop, on n’est pas là pour dénoncer quelque chose et on n’avait vraiment pas envie de faire du storytelling.

JC Urbain : Mandarine raconte ce qu’on peut faire à deux, ce qui n’était pas le cas des deux précédents albums où chacun montrait ce qu’il savait faire. On a composé toutes les chansons dans la même pièce à partir de petits bouts de jams.

JP Nataf : Certains couplets ou refrains viennent de chansons qu’on n’a pas abouties pendant ces quinze ans. L’idée, c’était de savoir comment je pourrais séduire mon pote avec un bout de mélodie et de se retrouver à l’intersection de nos univers musicaux. Dans les Innocents, on est toujours partis d’un petit périmètre. Par exemple, JC est beaucoup plus Beatlemaniaque que moi, même si je sais que cette musique est importante depuis les cinquante dernières années. Nous ne sommes pas un groupe de fans des Beatles. Quand on s’est Les innocents mandarinerencontrés, on a autant parlé de Prefab Sprout ou Crowded House et un tout petit terreau commun peut aider à produire des choses facilement… Au début, nous n’avions pas imaginé que l’album serait comme ça d’un point de vue esthétique, mais on s’en est bien sortis. On avait d’abord songé à un disque à la Everly Brothers avec deux guitares et deux voix qui allaient sonner magique tout de suite. On a assez vite déchanté (rires). Le squelette des chansons reste toujours deux guitares et deux voix, mais ça reste avant tout un disque pop. Tout le monde nous dit qu’on a vraiment l’impression de nous retrouver.

JC Urbain : Ça n’a pas la même signification pour nous, car on n’a pas voulu enregistrer un album qui raconterait nos retrouvailles. Le fait d’avoir intéressé les maisons de disques lorsqu’on a parlé de reformation a donné de l’importance à Mandarine. Du coup, on l’a fait assez légèrement, un peu comme en réaction. C’est juste le cinquième album des Innocents et pas le gros truc qui arrive.

Muziq : « Les philharmonies martiennes », le premier single extrait de Mandarine, contient les mots « Résumer le geste frère ». Peut-on y lire un court résumé de votre démarche actuelle ?

JP Nataf  : Ça colle bien, et c’est que les gens retiennent souvent. Lorsqu’on a rencontré les maisons de disques, on leur a joué quelques morceaux guitare-voix, on ne voulait surtout pas leur laisser des démos qu’ils puissent réécouter à froid. Un coup de bluff (rires) ! C’était la chanson qu’ils aimaient retenir car elle correspondait avec l’idée qu’ils se faisaient de nous, même si Philharmonies martiennes ne parle pas vraiment de nous.

JC Urbain : Les gens aiment bien les histoires de gens qui se désunissent et qui se retrouvent.

Les Innocents 2

JP Nataf et JC Urbain (photo : Sabrina Mariez)

Muziq : Quel a été le point de départ de Mandarine ?

JP Nataf  : La toute première chanson c’était « Erretegia » qui avait été commandée pour le film Pop Redemption. Pendant un an, on est resté avec deux guitares et un dictaphone. On considérait ces chansons comme un terrain de jeu. Ça partait un peu dans tous les sens. Au bout d’un an, on est rentrés en pré-production au Garage (le studio d’enregistrement des Innocents, ndr.) avec l’idée de domestiquer ces chansons, leur tordre un peu le cou. Il fallait aussi finir les textes, ce qui est toujours difficile pour nous. On ne se rend pas toujours la tâche facile avec toutes ces harmonies, c’est comme un rébus. Il fallait trouver les tonalités où on serait à l’aise avec JC. Je chante une quarte plus haut que d’habitude sur Mandarine pour que les deux voix aient une indépendance mélodique. Un vrai arrachage de cheveux technique ! On s’est retrouvés à sec à la rentrée dernière avec seulement six titres en boîte. On était épuisés et on n’arrivait pas à finir les trois ou quatre autres qui posaient plein de problèmes.

JC Urbain : Je crois qu’on avait un petit peu fait le tour de cette formule, on avait envie d’ouvrir l’album sur quelque chose de plus intuitif. On trouvait dommage de ne pas s’être lâchés ou de ne pas avoir une chanson basée sur une erreur. Il fallait qu’on ait notre quota de musique sans le moindre intellectualisme. J’avais travaillé avec Jean-Paul Gonnod au studio de la Reine où nous sommes allé jouer quelques jours. De là est né J’ai couru puis les autres derniers titres. On est vraiment entrés dans la production, ce qui n’était pas vraiment le cas des autres titres.

JP Nataf  : C’était comme si la fontaine s’était ouverte. Le Studio de la Reine est une vraie caverne d’Ali Baba avec vingt guitares vintage, des batteries formidables, des mellotrons à bande, tous les synthés existants. Ça nous a sauvé d’avoir accès à ce plaisir là après avoir passé des semaines et des semaines sur des chansons, dont certaines qu’on a mixées quatre ou cinq fois comme « Les Philharmonies martiennes » ou « Love qui peut ». Par rapport à nos projets des quinze dernières années, même si j’ai enregistré deux disques solo dont je suis très fier et sur lequel j’ai travaillé comme un chien, il y avait quand même la pression d’avoir un nouveau contrat, un budget d’enregistrement confortable pour l’époque, un très bon directeur artistique, une attente et un peu d’orgueil d’être à la hauteur de tout ça.

Harry Nilsson

Harry Nilsson

On trouve dans Mandarine une chanson intitulée « Harry Nilsson ». Fait-il partie de vos influences conscientes ou inconscientes ?

JP Nataf  : On aurait pu aussi choisir Brian Wilson ou Owen Wilson (rires). On avait un problème de refrain sur cette chanson. On voyait ce morceau un peu comme une torch song à la Rufus Wainwright. C’était amusant de rapprocher Harry Nilsson et Ménilmontant. On est un groupe de Ménilmontant comme des groupes viennent de Nashville ou Memphis. Toute notre histoire tient en quelques rues, mais pour moi, Ménilmontant, c’était surtout des chansons de Charles Trénet, c’est-à-dire tout ce qu’on ne sait pas et ne voulons pas faire dans la chanson française. À vrai dire, je ne sais pas comment Harry Nilsson est arrivé là-dedans. Il y a peut-être un écho d’ « Everybody’s Talking » dans l’intro des Philharmonies martiennes. Le lettrage de la pochette fait aussi penser à Nilsson, même si il y a Richard Hawley et les Fleet Foxes, des musiciens qui font référence à un âge d’or. La chanson fait aussi penser un peu à la pochette de Freewheelin’ de Bob Dylan. Un lumière ou un paysage peuvent te faire pensera une chanson. J’aime bien la porosité de ce type de sensations.

Les Innocents Mandarine (Jive/Epic-Sony Music). Disponible le 1er juin.  Tournée française à l’automne. Site officiel