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Al Jarreau, le documentaire enchanteur

À l’occasion de la diffusion du documentaire Al Jarreau l’Enchanteur le 1er janvier à 23h45 sur France Ô, Thierry Guedj, son réalisateur, s’est confié à muziq.fr, tandis que BBR Records publie la réédition d’un des albums les plus populaires du natif de Milwaukee, “Breakin’ Away”.

Présenté le 12 décembre dernier à Paris à L’Escurial, Al Jarreau l’Enchanteur a été fort justement “standing ovationné” par un public qui ne s’attendait sans doute pas à (re)découvrir Al Jarreau de cette manière : filmé, interviewé et célébré par les siens avec un amour et une passion qui habitent chaque plan. Toujours entre le rire et les larmes, l’inclassable et singulier chanteur s’y révèle comme jamais. Les images d’archives live sont à couper le souffle, les témoignages de musiciens souvent drôles, profonds et émouvants, et le rythme du film lui-même épouse à la perfection le swing aérien d’un artiste décidément hors-normes, qui a fait aimer le jazz à plusieurs générations via ses grands disques, de “We Got By” à “Look To The Rainbow” en passant par “Jarreau” et “Breakin’ Away”. 2016 ne pouvait pas mieux commencer ! Bravo à Thierry Guedj, le réalisateur d’Al Jarreau, l’Enchanteur. Vendredi 1er janvier, soyez monkiens : branchez-vous autour de minuit sur France Ô.

Al Jarreau face au réalisateur Thierry Guedj (à droite).

Al Jarreau face au réalisateur Thierry Guedj (à droite).

Muziq.fr Comment avez-vous rencontré Al Jarreau ?
Thierry Guedj Qui n’a pas rêvé de rencontrer son idole ? Un soir de juillet 2010, je pousse la porte des loges du Festival des 5 Continents à Marseill,e et me trouve nez à nez avec Al Jarreau… et Chick Corea, venu le retrouver sur scène pour un échange piano-voix mémorable. Moment exceptionnel dans ma vie : la musique de Jarreau m’a ouvert les portes du jazz vingt-cinq ans plus tôt, lorsque je découvre sa reprise… de Spain de Corea ! Je me lance… « J’aimerais tant faire un film sur vous. » Réponse instantanée : « When do we start ? » Je le prends au mot, et c’est la porte du Blue note de New York que je pousse en mai 2011. Al y retrouve son vieux camarade George Duke pour revisiter le répertoire de standards de leurs débuts. Il m’accueille chaleureusement – « Pourquoi un film sur moi ?… Je ne suis pas Miles Davis ! » –, me propose de filmer le show, mais également les répétitions (avec une visite impromptue d’Esperanza Spalding, qui passe en voisine avec sa contrebasse magique), et surtout…

Jon Hendricks, Al Jarreau et Kurt Elling

Jon Hendricks, Al Jarreau et Kurt Elling

Je ne pouvais concevoir un film sur Jarreau sans une rencontre avec son père spirituel, Jon Hendricks. Heureuse coïncidence, Al le rejoint dans un studio au cœur de Broadway le lendemain. « Ça vous intéresse de filmer cette séance de travail ? » Tu parles ! Je lance le moteur. Les deux chanteurs, aidés par Kurt Elling, m’offrent une formidable leçon sur l’art de l’improvisation et du scat, leçon que j’illustrerai deux mois plus tard en filmant leur concert du North Sea Jazz Festival. Puis, à l’issue d’un magnifique entretien qui constituera l’ossature du film, Al Jarreau me recommande de rencontrer Jean-Pierre Brun, ancien agent de son ami Claude Nougaro : « Je connais Jean-Pierre depuis 1977, il t’aidera à produire le film. » Jean-Pierre Brun, à son tour, me présente son ami producteur indépendant Olivier Gal, dont la société Portrait et Compagnie s’est spécialisée dans les portraits d’artistes (Fellini, Balthus ou Calvino, parmi d’autres). Olivier n’hésite pas une seconde, et se lance dans l’aventure sans financement. Nous devenons la bande des trois, et personne ne résiste au plaisir de témoigner devant notre caméra : Chick Corea, Bobby McFerrin, David Sanborn, Marcus Miller, George Duke, et le groupe de musiciens fidèles qui accompagne Al sur scène. Tous me racontent avec enthousiasme, intelligence et sincérité leurs années Jarreau.

Muziq.fr Et la musique ?
Thierry Guedj Elle est au centre du film. Nous avons filmé concerts et répétitions à Jazz à Vienne et Jazz in Marciac, au plus proche du chanteur et de son orchestre, et nous nous sommes plongés avec délectation dans les archives de l’INA. Une mine d’or ! Dans les années 1970-1980, Al Jarreau était abonné à nos plateaux télévisés et ces émissions n’ont jamais été rediffusées. Ainsi, son tout premier concert en France, au Midem de Cannes en 1976, ouvre le film [avec une version du célèbre Take Five du Dave Brubeck Quartet, NDLR]. Sans oublier d’autres pépites. Sur le plateau du Grand Échiquier, le groupe se déchaîne sur le répertoire de son premier album, et le public, médusé, découvre la voix d’Al. L’année suivante, il tourne avec le groupe de son légendaire album live , “Look To The Rainbow”, et se régale sur Agua de Beber. Le temps passe et nous retrouvons Al, devenu star de la musique pop dans une émission mémorable, Fugues à Fugain. Il interprète ses tubes, en direct, délivre un scat virtuose, époustouflant de swing, sur Roof Garden, et improvise une version de Spain accompagné par un groupe de musiciens français – avec, à la batterie, le tout jeune Manu Katché. Sur scène, l’animateur vedette de l’émission n’en croit pas ses oreilles ! Enfin, en 1994, sur le plateau de Taratata, Michel Petrucciani rejoint le groupe de Al (avec Steve Gadd à la batterie) sur Mas Que Nada.

George Duke et Al Jarreau

George Duke et Al Jarreau

Muziq.fr Votre film revient également sur ses premières années, bien avant qu’il finisse par connaître le succès…
Thierry Guedj Je me suis rapidement dit qu’une période clé dans l’œuvre et la vie de Jarreau n’était pas documentée : entre 1968 et 1973, Al Jarreau s’est livre à diverses expérimentations vocales et s’est réinventé en vocaliste multi-genres. Son duo avec le guitariste Julio Martinez et la musique de son premier groupe, Jarreau, n’ont jamais été publiés, faute d’un contrat avec un label. Une passionnante enquête a donc commencé pour moi… J’ai retrouvé la trace de Richard Dworsky, pianiste et compositeur toujours actif à Minneapolis, et ancien membre du groupe Jarreau. Il a conservé des bandes démo enregistrées en 1971, les toutes premières compositions d’Al, refusées par les maisons de disque de l’époque. J’ai alors découvert une nouvelle période de son œuvre, qui sonne jazz (parfois free), pop, fusion, une musique inclassable et moderne. Cerise sur le gâteau, je reçois un matin sur ma boîte mail un nouvel envoi de Dworsky : un film Super 8 de l’époque, une réunion du groupe et des moments de vie partagés avec Al, des images qui respirent la jeunesse et la liberté, complément inespéré de cette musique inédite.
Julio Martinez, aujourd’hui critique artistique à Los Angeles, a lui aussi précieusement conservé des souvenirs de son duo avec Al Jarreau. Photographies, articles de journaux et superbe musique, des reprises des Beatles ou d’Antonio Carlos Jobim. J’ai choisi She’s A Carioca, qui témoigne de ce moment particulier où Jarreau trouve son style, la formule du duo lui permettant d’occuper plus d’espace, sa voix jouant le rôle de la section rythmique ou d’une flute. Al m’a raconté leurs concerts de 1968 à Sausalito, village flottant composé de house boats et situé au Nord de San Francisco, centre intellectuel lié au mouvement contestataire de l’époque. A la recherche de films d’archives pour cette séquence, je découvre alors un bijou : Uncle Yanco, un portrait filmé en 67 par Agnès Varda de son oncle d’Amérique, Jean, peintre libertaire installé à Sausalito. Des images 35 mm aux couleurs flamboyantes, récemment restaurées en numérique, que la musique du duo Jarreau-Martinez épouse avec bonheur. Et un plan magnifique : un pélican survole les bateaux, déployant majestueusement ses ailes. Je le ralentis au rythme de l’improvisation très free de Jarreau (percussions vocales et sonorité stridente d’un cuivre), je mélange images et musique… et je vois soudain apparaître le sujet de mon film, un hymne à la liberté artistique. Au micro : Doc Sillon

TV Al Jarreau l’Enchanteur, France Ô, vendredi 1er janvier à 23h45, suivi, à 0h45, du concert donné par Al Jarreau à L’Olympia le 29 juin 2015. Photos extraites du film, © TG Portrait & Cie

JARREAU PochetteUn bonheur n’arrive jamais seul : BBR Records vient de rééditer en version Deluxe “Breakin’ Away” (1981), le disque qui, de façon encore plus éclatante que “This Time” (1980), fit entrer Al Jarreau dans la sphère pop, grâce à l’exceptionnel travail des producteurs Jay Graydon et David Foster, sorciers du son FM qui arrivèrent à (encore mieux) cadrer son art, à le rendre accessible sans le dénaturer – même si on se souvient des adorateurs de la première heure qui, déjà, regrettaient “leur” Al Jarreau, celui de “We Got By” (1975)…
Ainsi, le scatteur ludique au phrasé vertigineux et sophistiqué allait toucher un public encore plus large. Grâce à une épatante reprise de Blue Rondo A La Turk (que son ami Claude Nougaro avait lui-même adaptée en 1966) et des chansons taillées sur mesure, félines, romantiques, cajoleuses ou dansantes – Closer To Your Love, My Old Friend, We’re In This Love Together, Easy et, bien sûr, la chanson-titre et le funkyssime Roof Garden, avec son vieux pote George Duke au Fender Rhodes –, le style Jarreau s’est définitivement imposé, en France notamment, où “Breakin’ Away” fut un grand succès. Il est temps de redécouvrir cet album, enfin réédité avec le soin qu’il mérite : liner notes très détaillées, remastering et bonus tracks (une rareté, Girls Know How, et trois chansons extraites du fameux live “Casino Lights”, enregistré à Montreux en 1981).

CD “Breakin’ Away” (BBR Records / Import Angleterre)